«Can You Ever Forgive Me?»: faux et usage de faux

Sans fard, Melissa McCarthy met son bagout caractéristique au service d’un personnage qui en avait autant, avec cette fois un supplément d’âme, une gravité sous-jacente nouvelle pour elle. La comédienne devait être impatiente qu’on lui confie un tel rôle, qu’elle fait sien.
Photo: 20th Century Fox Sans fard, Melissa McCarthy met son bagout caractéristique au service d’un personnage qui en avait autant, avec cette fois un supplément d’âme, une gravité sous-jacente nouvelle pour elle. La comédienne devait être impatiente qu’on lui confie un tel rôle, qu’elle fait sien.

À sa mort en 2014 à l’âge de 75 ans, Lee Israel n’était plus connue pour sa carrière journalistique et littéraire, mais bien criminelle. Son alcoolisme chronique et sa misanthropie exacerbée l’avaient non seulement rendue inapte à garder un emploi, mais également à cultiver quelque contact humain que ce soit vers la fin des années 1980. Mais elle avait un cœur, faut pas croire. À preuve, en 1992, désespérée de payer des soins vétérinaires à son fidèle matou, elle se résolut à enfreindre la loi. Sa combine ? Contrefaire des lettres de personnalités littéraires célèbres, et au verbe aiguisé, tels Dorothy Parker, Noël Coward et Lillian Hellman.

Basé sur ses mémoires criminels du même nom, Can You Ever Forgive Me ? revient sur la vie de Lee Israel en préservant le mélange d’érudition et de causticité qui la caractérisait.

Car il fallait une maestria indéniable pour berner, si souvent et si longtemps, tant des libraires spécialisés que des historiens de l’art comme parvint à le faire Lee Israel. Reconnue pour sa plume remarquable dans le milieu, mais inemployable pour les raisons évoquées, elle affirma avoir signé avec ses contrefaçons, paradoxalement, ses meilleurs textes.

On est ainsi témoins de son apprentissage autodidacte en tant que faussaire, mais surtout de son génie pour imiter des styles précis ayant chacun leurs experts patentés : « Je suis une meilleure Dorothy Parker que Dorothy Parker », peut-on l’entendre dire alors que l’étau du FBI se resserre.

S’il est fascinant de voir tout cela se mettre en place, l’intérêt premier du film réside toutefois ailleurs, soit dans le portrait tragicomique, à terme fort émouvant, d’une femme qui semble avoir toujours rejeté le monde la première par crainte d’être rejetée par lui sinon, eût-elle abaissé sa garde.

Brio de Melissa McCarthy

Dans le rôle de Lee Israel, Melissa McCarthy est aussi brillante que le veut la rumeur. Sans fard, elle met son bagout caractéristique au service d’un personnage qui en avait autant, avec cette fois un supplément d’âme, une gravité sous-jacente nouvelle pour elle. La comédienne devait être impatiente qu’on lui confie un tel rôle, qu’elle fait sien, mettant la pédale douce sur ses instincts comiques redoutables — sollicités lors de passages choisis — et puisant en elle toutes les nuances dramatiques d’une composition complexe et étrangement attachante.

Car s’il ne fait aucun doute que Lee Israel devait être insupportable dans la vraie vie, et qui verra comprendra, elle se révèle une antihéroïne absolument irrésistible. À cet égard, le scénario coécrit par Jeff Whitty et Nicole Holofcener, qui devait initialement réaliser avant de confier le projet à sa protégée Marielle Haller, joue d’intelligence en flanquant la protagoniste d’un acolyte, Jack Hock, partenaire de crime et de « brosse ». Richard E. Grant rappelle en cette occasion quel acteur merveilleux il peut être avec une partition à la hauteur.

Attention et justesse

Quinquagénaire gai flamboyant, lui aussi alcoolo, Jack forme avec Lee, lesbienne aux penchants misandres, un duo dépareillé loufoque, quoique très humain. Lors de leurs beuveries, on songe à ces grands tandems éthyliques que défendirent Jack Nicholson et Meryl Streep dans Ironweed, et plus encore Mickey Rourke et Faye Dunaway dans Barfly (d’après Bukowski).

Avisé, cet ancrage relationnel est une contribution de Marielle Heller, si l’on en croit une entrevue accordée par l’équipe à Indiewire. Quoi qu’il en soit, la cinéaste confirme ici le talent qu’on lui avait déjà trouvé dans son précédent The Diary of a Teenage Girl : pas d’esbroufe technique, mais un sens de l’image certain et une attention indéfectible envers le travail fabuleux des interprètes.

Enfin, campé dans un New York à la veille d’être « disneyifié » par le maire Giuliani, le décor apparaît authentique à souhait. L’appartement insalubre, le bar du coin miteux, les bouquineries ayant encore les moyens d’avoir pignon sur rue, etc. : tout est juste à l’œil.

Ce qui va de soi, étant entendu qu’il eût été impardonnable de briser l’illusion dans le contexte de la reconstitution du parcours d’une faussaire de la trempe de Lee Israel.

Can You Ever Forgive Me ?

★★★★

Drame de Marielle Heller. Avec Melissa McCarthy, Richard E. Grant, Dolly Wells, Jane Curtin. États-Unis, 2018, 107 minutes.