Mots contre maux au FCIAT

Joséphine Bacon, ici en septembre dernier, est l’une des femmes autochtones au cœur d’un film tourné au Festival de contes et légendes Atalukan à Mashteuiatsh.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Joséphine Bacon, ici en septembre dernier, est l’une des femmes autochtones au cœur d’un film tourné au Festival de contes et légendes Atalukan à Mashteuiatsh.

Plusieurs centimètres de neige sont tombés sur le Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue (FCIAT). Qu’à cela ne tienne, il irradie du documentaire Territoire Ishkueu / Territoire Femme, de Claude Hamel, une douce chaleur. Le crépitement d’un feu de camp, les stridulations nocturnes de grillons, puis une voix qui s’élève : celle de Joséphine Bacon. Elle est l’une des huit femmes autochtones au coeur d’un film tourné au Festival de contes et légendes Atalukan à Mashteuiatsh, voué à la découverte de l’imaginaire des Premières Nations.

« Ma richesse s’appelle saumon. Ma maison s’appelle caribou. Mon feu s’appelle épinette noire… », entonne ainsi Joséphine Bacon. D’emblée, on est envoûté par la conteuse et poète.

D’autres paroles se mêlent à la sienne dans le documentaire. Celles de Virginia Pésémapéo Bordeleau, Natasha Kanapé Fontaine, Telesh Bégin, Kathia Rock, Marie-Andrée Gill et Alice Germain sont captées sur scène tandis que la directrice du festival, Sonia Robertson, y va de ses réflexions sur leurs manières et richesses respectives.

« C’est un film qui m’a sauté sur le paletot, lance Claude Hamel. C’est un film qui voulait se faire. Je suis moi-même conteuse, et j’ai été invitée au Festival Atalukan plusieurs années d’affilée. Un soir, j’ai vu ces femmes extraordinaires ! »

Elle les revit par la suite, avec encore ce chavirement intérieur qui se manifestait en elle.

« Comme j’avais déjà l’habitude de filmer tout ce que je faisais pour améliorer mon matériel, j’ai décidé de les filmer aussi pour leur offrir des bouts de leurs performances en vidéo. Parce que, on le sait, il est impossible de recevoir des subventions si on n’a pas quelque chose à montrer. Donc c’était d’abord pour rendre service, parce que je les trouvais exceptionnelles et que ces paroles-là me rejoignaient de manière vraiment intime. »

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Ensuite, devant le matériel réuni tranquillement, au fil de quatre années de captations au festival, Claude Hamel se rendit à l’évidence.

« Je me sentais très… appelée. Au bout d’un moment, j’ai fini par comprendre que j’avais un film et que, grâce à celui-ci, je pourrais montrer ces femmes-là et partager le regard que je porte sur elles. J’ai voulu les montrer telles qu’elles sont. Et elles étaient très détendues, très relax, car elles étaient chez elles. Il n’y avait pas cette retenue qu’on retrouve souvent chez les femmes autochtones, cette distance causée par toute la souffrance qu’elles ont vécue. »

Il en est question, évidemment, de tous ces maux infligés et encaissés. On pense à Alice Germain, qui évoque : « Le tourbillon blanc : j’en shake encore. »

« On voit sur son visage cette souffrance dont je parlais. En aparté, Alice m’a dit : “T’sais, moi les Blancs, j’voulais rien savoir. On a tellement mangé de misère. On a tellement été mis à l’écart. Mais là, j’ai changé. Pis là, j’ai envie de partager”. Elle le dit dans le film, ce goût du partage, de l’ouverture. Quand je la filmais au début, elle me testait — ils nous testent souvent, les Autochtones, c’est compréhensible —, mais on est devenues très proches. »

Il n’y avait pas cette retenue qu’on retrouve souvent chez les femmes autochtones, cette distance causée par toute la souffrance qu’elles ont vécue

C’est pour cette raison précise, l’envie de tisser des liens, que ce festival convie toujours quelques invités non autochtones, comme Claude Hamel. Cette dernière qui, armée de sa caméra et de son désir de documenter ses amies, ses consoeurs, mit sur pied une campagne de sociofinancement afin de faciliter un accès au programme d’aide à la production artisanale de l’ONF.

Garder trace

Ce qualificatif, « artisanale », est d’autant plus approprié que Claude Hamel a monté elle-même son film après s’être procuré un logiciel.

« Les gens de l’Abitibi, on peut tout faire, n’est-ce pas ? Il n’empêche, ça n’a pas été simple. J’en étais à m’en apercevoir lorsqu’un ami réalisateur m’a téléphoné pour ma fête. Quand je lui ai confié que je montais un film, il m’a dit qu’il fallait absolument qu’on se voie. On s’est rencontrés à mi-chemin, à la frontière de l’Ontario. Il m’a donné un crash course dans un Subway ! »

En cet instant de réminiscence savoureuse, la conteuse prend le pas sur la réalisatrice néophyte, qui a fait ses classes, on le précise, à titre de preneuse de son pendant plus de vingt ans en cinéma documentaire, entre autres pour National Geographic.

Bref, il résulte de l’initiative un entrelacs tour à tour drôle et poignant de paroles de femmes autochtones, qui puisent en elles une lumière, une sagesse, dont on sait gré à Claude Hamel d’avoir gardé trace.

Hors du cadre, le feu brûle toujours, faisant ondoyer l’image. Joséphine Bacon livre ses derniers vers : «… Ma robe s’appelle lichen. Ma coiffe s’appelle aigle. Mon chant s’appelle tambour. Moi, je m’appelle humain. »

François Lévesque est à Rouyn-Noranda à l’invitation du FCIAT.