Paul Schrader: une transcendante solitude

Les films de Paul Schrader ont toujours donné de la matière aux cinéphiles, même en cas d’échec critique ou populaire.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les films de Paul Schrader ont toujours donné de la matière aux cinéphiles, même en cas d’échec critique ou populaire.

Auteur notamment des scénarios illustres de Taxi Driver et Raging Bull, Paul Schrader est aussi un cinéaste majeur, dont le plus récent film, First Reformed, a mis la critique en liesse.

Il a connu une carrière en dents de scie. Il a écrit des scénarios puissants pour d’autres cinéastes et a lui-même signé des réalisations importantes. Même lorsqu’ils se sont soldés par des échecs critiques ou commerciaux, souvent les deux, ses films ont toujours rendu compte d’une rigueur thématique et d’un goût de l’exploration du langage cinématographique assez admirables d’un point de vue cinéphile. Après une série d’opus décevants, d’aucuns le donnaient artistiquement fini. Toujours un sport hasardeux que celui-là, car voici qu’avec son plus récent First Reformed, la critique redécouvre la maestria narrative de Paul Schrader. Rencontré en amont de la leçon de maître qu’il offre vendredi à l’Impérial dans le cadre du Festival du nouveau cinéma, il affiche à 72 ans une passion inchangée du métier.

Une passion qui s’est en l’occurrence développée sur le tard. Et pour cause ! Né dans une famille calviniste du Michigan, Paul Schrader grandit dans un foyer dénué de télé et ses parents lui interdisent d’aller au cinéma. Il a 17 ans lorsque, enfin, il voit un film en cachette.

Il l’a souvent répété : c’est à ces circonstances singulières qu’il impute son rapport cérébral, et non émotionnel, au cinéma.

« Dans chacun de mes films et de mes scénarios, j’ai misé sur mon intelligence en sollicitant, par extension, celle du spectateur. Je vois des films qui ont du succès et, souvent, je me demande comment les gens font pour ne pas s’endormir dans la salle : c’est tellement toujours pareil. Si j’ai vu un Spider-Man, ai-je réellement besoin de voir les suites et les remakes ? » s’interroge Paul Schrader.

Dans chacun de mes films et de mes scénarios, j’ai misé sur mon intelligence en sollicitant, par extension, celle du spectateur. Je vois des films qui ont du succès et, souvent, je me demande comment les gens font pour ne pas s’endormir dans la salle : c’est tellement toujours pareil.

Le choc Bresson

Penser le cinéma : c’est ce qu’il fait depuis ses premiers essais, écrits durant ses études en théologie. C’est sur recommandation de l’influente critique Pauline Kael qu’il entre à la maîtrise en cinéma à la UCLA. Il en sort diplômé en 1968. À l’époque, certains des futurs fleurons du Nouvel Hollywood y étudient.

Trop de dope en Californie, voilà Paul Schrader installé à New York sans que cela règle ses problèmes de consommation, qui deviendront l’un des motifs de son oeuvre — il en rit à présent. Critique de cinéma, il se construit vite une réputation et se lie d’amitié avec Brian De Palma, jeune cinéaste aussi cinéphile que lui (et qui montrera plus tard le scénario de Taxi Driver à Martin Scorsese).

« Puis, en mars 1969, j’ai vu ce film de 75 minutes intitulé Pickpocket, de Robert Bresson. Deux choses se sont produites durant ces 75 minutes. D’abord, j’ai pris conscience qu’il pouvait y avoir un pont entre la spiritualité et le cinéma. Ce pont s’établissait par le style, la forme, et non par le contenu, le fond. J’ai écrit un ouvrage à partir de cette prémisse. »

Publié en 1972, Transcendental Style in Film : Ozu, Bresson, Dreyer demeure une référence à maints égards.

« Malgré cet électrochoc, je ne me voyais pas devenir cinéaste ; je n’avais pas l’impression d’avoir ma place en cinéma. À la UCLA, j’avais vécu dans une maison avec des étudiants qui travaillaient sur un film de motards pour Roger Corman [à la suite du succès de Wild Angels en 1966]. C’était la mode et, évidemment, je levais le nez là-dessus », précise Paul Schrader, sourire en coin.

Pickpocket ébranla ses certitudes.

« En voyant ce personnage qui écrivait dans son journal, allait voler quelque chose, puis parlait à son voisin, écrivait de nouveau dans son journal, puis recevait la visite de la police, je me suis dit : “Je peux faire un film comme celui-là.” Tout à coup, ça devenait possible. Trois ans plus tard, j’ai écrit Taxi Driver. Et c’est cette histoire-là. » Travis Bickle, le conducteur du titre, tient lui aussi un journal. À l’instar du père Toller dans First Reformed.

L’homme seul

Avant, il y eut les scénarios de Yakuza, celui-là coécrit comme plus tard Mishima avec son frère Leonard Schrader, et Obsession, relecture de Vertigo mise en scène par l’ami De Palma. C’est toutefois vraiment avec Taxi Driver que Paul Schrader jeta les bases de ce qu’on pourrait appeler la « figure schraderienne », soit celle d’un antihéros solitaire qui tente de sortir de son isolement physique ou psychologique soit par l’amour, soit par la transcendance, voire par les deux. L’alcool ou la drogue ont souvent un rôle à jouer en tant qu’analgésiques existentiels.

« C’est sans doute parce que j’ai grandi dans un environnement dont je ne partageais pas les valeurs, consciemment. J’étais conscient de cheminer seul. »

C’est le cas dans ses quatre scénarios pour Scorsese, avec Robert De Niro en vétéran traumatisé dans Taxi Driver et en boxeur autodestructeur dans Raging Bull, Willem Dafoe en Christ tourmenté et très humain dans Last Temptation of Christ (La dernière tentation du Christ), et enfin avec Nicolas Cage en ambulancier hanté dans Bringing Out the Dead (Ressusciter les morts).

Ça l’est également dans ses propres réalisations, avec George C. Scott en père calviniste (tiens donc) dépassé dans Hardcore, Richard Gere en prostitué piégé dans American Gigolo (Le gigolo américain), John Heard en vétérinaire flirtant avec le danger dans Cat People (La Féline), Willem Dafoe encore en dealer de luxe dans Light Sleeper, Nick Nolte en flic sur la brèche dans Affliction, Craig Keener en apprenti pornographe dans Auto Focus, Woody Harrelson en accompagnateur gai d’épouses de sénateur dans The Walker, sans oublier Ethan Hawke en pasteur en crise dans First Reformed

Des hommes qui essaient, mais faillissent, à s’arracher de leur marginalité existentielle. Survient généralement, en lieu et place, une explosion de violence. Fait significatif, First Reformed constitue la première fois où cette apothéose mortelle ne se produit pas, mais l’état de transcendance, si.

« La question est alors de déterminer si le protagoniste est en train de mourir ou pas. Je l’ignore moi-même. J’ai sciemment laissé le dénouement ouvert. »

En cela, First Reformed représente la quintessence de l’oeuvre de Paul Schrader.

Boucler la boucle

Lorsqu’on lui demande si, dans son for intérieur, il savait que quelque chose de spécial était en train de se produire lors du tournage de son dernier film, le cinéaste hésite, puis acquiesce.

« C’est la première fois que je tourne un film à la manière — vraiment à la manière — de ceux qui m’ont inspiré jadis. »

Son propre moment de transcendance derrière la caméra, en somme.

« Depuis mon premier visionnement de Pickpocket en 1968 et ma prise de conscience d’alors, il s’est écoulé cinquante ans. First Reformed, après Taxi Driver, est intimement lié à ce moment charnière. J’ai l’impression de boucler une boucle. J’espère tourner d’autres films ! Mais celui-ci serait mon dernier que ce serait un honorable chant du cygne. »

Il ne fait aucun doute que le cinéaste a encore beaucoup à offrir au 7e art. S’il est une chose que prouve la filmographie de Paul Schrader, c’est bien celle-là.

La leçon de maître de Paul Schrader a lieu à l’Impérial vendredi à 17 h.