«Sale temps à l’hôtel El Royale»: chambres à louer (pour sensations fortes)

On comprend vite que chaque voyageur n’est pas tout à fait celui qu’il prétend être, et de les voir agir en privé, on mesure l’étendue de leur étrangeté.
Photo: 20th Century Fox On comprend vite que chaque voyageur n’est pas tout à fait celui qu’il prétend être, et de les voir agir en privé, on mesure l’étendue de leur étrangeté.

Parmi les faits d’armes du cinéaste Drew Goddard, on compte d’abord un film d’horreur ficelé avec efficacité (The Cabin in the Woods), mais aussi quelques épisodes, à titre de scénariste, de la série télévisée Lost, cette chose étrange qui ne reculait devant rien pour plonger les personnages (et les spectateurs !) dans la confusion.

On retrouve un peu plus de cohérence dans Sale temps à l’hôtel El Royale, un deuxième long métrage qui porte entièrement sa griffe, rassemblant en un même lieu un aréopage de figures tordues, si tordues qu’on pourrait croire qu’elles s’y sont donné rendez-vous. Ce n’est pas le cas, mais toutes devront composer avec un climat de suspicion qui rendra chaque geste inquiétant, d’autant plus que cet établissement qui semble tout droit sorti du boulevard Taschereau se trouve littéralement à la frontière de la Californie et du Nevada. Il est même possible de louer une chambre dans l’un ou l’autre État, suffit de se situer du bon côté de la ligne tracée sur le sol.

Est-ce pour cette particularité qu’un vendeur d’aspirateurs (Jon Hamm), un prêtre (Jeff Bridges), une chanteuse afro-américaine (Cynthia Erivo) et une hippie pas très épanouie (Dakota Johnson) débarquent tous en ce lieu qui a connu des jours plus glorieux que ceux qu’il traverse en cette année 1969 ? À voir la tronche du réceptionniste (Lewis Pullman), on n’a pas de mal à le croire tant son apathie et son teint blafard reflètent l’état de décrépitude de cet endroit semblable aux rêves les plus fous de Frank Sinatra (Goddard s’est inspiré du célèbre Cal-Neva, avec ses passages secrets et ses parties de jambes souvent épiées, et filmées).

Dakota Johnson en hippie pas très épanouie

On comprend vite que chaque voyageur n’est pas tout à fait celui qu’il prétend être, et rien de mieux que de les voir agir dans leur chambre, une fois la porte fermée, pour mesurer l’étendue de leur étrangeté, ou de leur turpitude. À ce voyeurisme s’en ajoute un autre : l’hôtel regorge de corridors sombres, et surtout de miroirs sans tain pour espionner les moeurs des clients, et exercer sur eux une quelconque forme de chantage. Ce qui débute de manière plutôt théâtrale dans ce hall d’accueil sans âme, et un prologue dont le caractère mystérieux s’éclaire peu à peu, devient course contre la montre sous une pluie torrentielle, ponctuée de retours en arrière, autant d’échappées salutaires sur les plans visuel et narratif.

Cette lointaine variation des Dix petits nègres d’Agatha Christie à la sauce Tarantino — mais sans cette jouissive cruauté et aux dialogues moins flamboyants — se présente comme un divertissement de bonne tenue, égratignant les années 1960 (de la guerre du Vietnam à la prolifération des sectes en passant par l’enfer de la drogue) et offrant à une belle brochette d’acteurs des personnages à la moralité douteuse. Entre un fragile Jeff Bridges portant la soutane et une étonnante Dakota Johnson qui, après Fifty Shades of Grey, profite de sa chance pour attacher ses victimes !, deux nouveaux venus ne se laissent pas intimider par la solide prestance de Jon Hamm, ou celle, racoleuse, de Chris Hensworth en pseudo Charles Manson taillé au couteau. Plus nuancés, l’un en homme à tout faire timoré et l’autre en artiste préoccupé par sa survie, Lewis Pullman et Cynthia Erivo tirent admirablement leur épingle du jeu dans ce carrousel effréné qui aurait gagné à être plus concis, mais qui recèle suffisamment de surprises, et de faux-semblants, pour tenir le spectateur en haleine.

Sale temps à l’hôtel El Royale (V.F. de Bad Times at the El Royale)

★★★

Thriller de Drew Goddard. Avec Jeff Bridges, Cynthia Erivo, Dakota Johnson, Chris Hensworth. États-Unis, 2018, 141 minutes.