Le tabou du plaisir au féminin

Brigitte Poupart assume le personnage de Marie-Claire. La cinéaste Renée Beaulieu ne voulait pas tomber dans la porno. Sauf qu’elle souhaitait mettre en scène un personnage féminin fort.
Photo: Les Productions du moment Brigitte Poupart assume le personnage de Marie-Claire. La cinéaste Renée Beaulieu ne voulait pas tomber dans la porno. Sauf qu’elle souhaitait mettre en scène un personnage féminin fort.

On était à quelques jours de la première montréalaise au Festival du nouveau cinéma (FNC) de Les salopes ou le sucre naturel de la peau — et à quelques semaines de sa sortie commerciale —, et Renée Beaulieu (Le garagiste) sirotait son soda en admettant avoir « une pas pire charge de stress ». Son deuxième long métrage, reconnaît-elle, est un brin casse-gueule.

En ces temps de #MoiAussi et d’inconduites sexuelles, parler de sexualité au féminin peut s’avérer un terrain glissant. Dans Les salopes [...], la cinéaste ne fait pas qu’en parler. Elle la montre de manière très réaliste, sous une aura de tabous, de l’adultère à la sexualité à l’adolescence, sans s’empêcher d’inclure une accusation de viol.

« C’est tellement compliqué, la sexualité des femmes, que même évoquer le désir met mal à l’aise », dit celle qui n’a pas voulu non plus signer un pamphlet anti-quoi-que-ce-soit. Mais féministe, elle s’assume. « Je considère qu’il est important de parler de la sexualité de façon positive, là où la femme vaut, la femme aime ça, la femme décide, n’est pas traînée de force. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La cinéaste Renée Beaulieu

Doté d’un petit budget (1 million), Les salopes [...]a reçu le soutien de Téléfilm, mais pas de la SODEC. « Trop tendancieux, porte flanc aux critiques, pas sûr de ce que le film véhicule », énumère la cinéaste, de mémoire.

Renée Beaulieu n’a pas cherché à choquer pour choquer. Pas plus qu’elle ne voulait tomber dans la porno. Sauf qu’elle souhaitait mettre en scène un personnage féminin fort, comme on en voit peu. Quitte à bousculer les normes et à susciter, oui, de l’inconfort.

« Parler de sexualité, faire de la femme un premier rôle et un sujet, c’est essentiellement virer des stéréotypes », comme celui, cite-t-elle, de la mère qui n’a pas de sexualité en dehors du couple. « La femme parfaite, cette oie blanche », non merci.

Mort de la femme conservatrice

Presque un demi-siècle après Deux femmes en or, voilà donc ce Salopes [...], écrit, réalisé, monté et produit par Renée Beaulieu. C’est un peu, pas mal, beaucoup le fruit de son imaginaire, la Marie-Claire au coeur de cette fiction olé olé, mi-quarantaine, professeure d’université et très portée sur la chose. Fruit aussi de son découragement à l’égard d’un cinéma machiste, inéquitable et frileux.

« Les femmes qui ont du plaisir sexuel et le revendiquent sont soit nymphomanes, soit déviantes. Moi, je voulais une femme saine, avec une sexualité normale. Oui, c’est tabou. »

Pour son argumentaire, Renée Beaulieu ne tient pas compte d’exceptions — Nuit no. 1, d’Anne Émond, la série télé Feux —, s’appuie plutôt sur les 26 films québécois les plus populaires depuis 1985, à la base de sa thèse de doctorat. Les intrigues ne tournent autour que de deux femmes, et encore, prises avec des « troubles mentaux » — Alys Robi (Ma vie en cinémascope, 2004), Nawal Marwan (Incendies, 2010).

« Les femmes les plus évoluées dans cette cinématographie sont celles du Déclin de l’empire américain [1986]. Elles ne sont pas dans la cuisine, ont une vie sexuelle, sont éduquées, autonomes. C’est la mort de la femme conservatrice. »

Or, depuis, plus rien, a constaté celle qui enseigne la scénarisation et la production cinématographique à l’Université de Montréal. Y compris chez Denys Arcand.

Film de fesses, et plus

Sa Marie-Claire, elle l’a confiée à Brigitte Poupart, sans savoir que l’étiquette de la nudité lui collait à la peau, notamment par son travail avec le chorégraphe Dave St-Pierre. « Je la connaissais du temps de Catherine [série télé de 1999]. Je voulais une femme crédible, belle, sans être… cliché, dit-elle, en cherchant le mot juste. Quand tu la vois, tu ne peux pas penser qu’elle est ce volcan. »

À ceux qui avanceront « ah, c’est juste du sexe », Renée Beaulieu dira non, ce n’est pas que du sexe. Les salopes [...], c’est le désir, celui de la chair, celui du « sucre naturel de la peau ». La scénariste-réalisatrice admet néanmoins avoir ressenti une répulsion lors d’une énième scène crue, mais elle devait aller au bout de ses excès.

« C’est une chose, écrire “baise”, c’en est une autre d’en tourner. J’aurais pu ne pas en montrer. Mais sur un autre plan, cette surenchère, si on peut dire, c’était voulu. »

Renée Beaulieu tenait à toute cette baise, comme elle tenait à une forme de radicalisme. Pour casser le moule de la femme-objet. Elle ne découpe pas le corps comme le ferait un homme cinéaste, n’a pas fait reprendre des scènes, a conservé le flou capté par une caméra abandonnée, allumée.

« La sexualité a toujours mauvaise presse. Toujours, toujours. Ce n’est jamais de bon goût. Alors qu’il y a plein de gens qui s’épanouissent là-dedans. Et on ne peut pas en parler parce qu’il y a des drames ? »

Renée Beaulieu n’a pas eu à avaler de travers son soda. Oui, le contexte des #MoiAussi donne à l’acte sexuel son plus horrible rôle, ça ne l’empêche pas de parler en public de plaisir, de désir, de chair. Les reproduire en images et les projeter sur grand écran ne la terrorise pas davantage, malgré la charge de stress. Sa volonté de rompre avec la normalité est plus forte que la perception négative, voire l’indifférence qu’elle pourrait susciter.

« Je n’ai pas tant des idées à défendre que des pas de travers qu’on ne regarde pas à amener. Il y a ça dans Les salopes [...]. Ce n’est pas un film anticouple, anti-MeToo, affirme-t-elle. Je joue sur autre chose, pour discuter. »