«En attendant Avril»: Olivier Godin, fait main

<em>En attendant Avril</em> a été dévoilé au Festival du nouveau cinéma après un dévoilement à Berlin et un détour à Vancouver.
Photo: La distributrice de films En attendant Avril a été dévoilé au Festival du nouveau cinéma après un dévoilement à Berlin et un détour à Vancouver.

En quelques années, et fort d’une oeuvre bourgeonnante éminemment reconnaissable, Olivier Godin s’est imposé comme un cinéaste à suivre. À suivre, parce qu’original, parce que singulier. Sorti en 2014, son premier long métrage Nouvelles, nouvelles jetait les bases d’une manière, d’un ton, entre réalisme magique et amour de l’oralité. Le cinéaste intitula d’ailleurs son second film Les arts de la parole. Le voici qui reparaît avec En attendant Avril, dévoilé au Festival du nouveau cinéma après un dévoilement à Berlin et un détour à Vancouver.

Dès les premières minutes, on retrouve « cette manière » et « ce ton » évoqués. Au téléphone, en alternance, une galerie bigarrée de personnages parle d’un objet doté de pouvoirs spéciaux : l’os chantant. Il est question d’une enquête. On mentionne Jésus.

En amont, en guise de préambule, Michel Faubert est venu chanter une ritournelle aux accents anciens. Le conteur était également au générique du film Les arts de la parole.

« Michel est une légende vivante, un trésor, confie Olivier Godin. Sa mémoire est phénoménale. Il y a un héritage médiéval dans notre patrimoine qui est vraiment intéressant, mais qu’on ignore, et que Michel garde vivant. Dans mon film précédent, j’ai fait chanter à Michel des complaintes de Terre-Neuve en une volonté de le sortir de son répertoire, mais cette fois, j’ai voulu l’y ramener. Il faut savoir que Michel a effectué une collecte de contes et de chansons, dans les années 1960-1970, partout dans les villages. Et bref, l’os en question vient de l’un de ces contes : L’os qui chante. »

Nuances de réalité

De toute cette mythologie du cru, Olivier Godin a extrait différents motifs qu’il a transposés dans le présent, entre autres pour des raisons budgétaires. « Il s’agit d’un film autofinancé. Quoi qu’il en soit, ce contexte contemporain m’a inspiré toutes sortes de fantaisies. »

Au coeur d’une intrigue qui évolue à la lisière de la poésie, de l’absurde et du conte, des personnages inusités : un comédien affublé d’un bras de gorille qui interprète le Christ à la télé et qui est guetté par la malédiction de l’os chantant, une détective qui tente de mettre la main sur l’objet et dont chaque invective trahit une fixation scatologique, une serveuse qui aime obéir, un second acteur affligé d’un problème d’odeur, une coiffeuse passionnée, mais dénuée d’imagination, et enfin, une employée de banque capable d’enrayer ladite malédiction.

« Je réfléchis beaucoup à cet univers que je développe de projet en projet. Quand j’écris, je pense souvent à Jacques Ferron, à la musicalité de ses textes, à son rapport au conte : il disait toujours que le conte, c’est aborder la réalité par son biais aigu. »

Cela, afin de « surprendre » et de dire la réalité « dans toute sa simplicité » (voir La chaise du maréchal ferrant ; 1972). Il y a indubitablement de cela dans la manière et le ton d’Olivier Godin : le décalage de surface qu’affichent ses films sert à exprimer une vérité de fond.

À ce propos, le cinéaste cite le personnage de la détective Haffigan, sorte de parodie poétique de la tristement célèbre « Matricule 728 ». On songe en outre à Mithridate, le comédien vedette, qui s’éprend d’Éléonore sur la seule foi d’une photo : n’est-ce pas, bien souvent, là le fonctionnement de la chose amoureuse désormais ?

Verve formelle

Pour revenir aux conditions frugales de tournage, Olivier Godin précise : « C’est le film doté du plus petit budget que j’ai fait à ce jour. On l’a tourné en huit jours, presque entièrement dans mon appartement, hormis les extérieurs et le spectacle de Michel. Ça s’accompagnait toutefois d’une légèreté appréciable, et comme j’étais entouré de comédiens avec qui j’ai souvent collaboré (Étienne Pilon, Ève Duranceau, Rose-Maïté Erkoreka, Luc Proulx, entre autres), j’étais en territoire de confiance. »

En l’occurrence, non seulement Olivier Godin assume-t-il cette dimension artisanale, mais il va jusqu’à la transposer dans le langage visuel de son film, sa propre main apparaissant à l’image en guise d’obturateur. Le procédé n’est pas nouveau chez le cinéaste, mais il en use ici avec une verve formelle inédite.

« C’était risqué, mais c’était une production propice à ce genre d’expérimentations. Intervenir de la sorte, souvent pendant la performance, ça instaure un rythme, ça crée des possibilités de montage… »

Ce parti pris audacieux est à l’origine, qui plus est, d’un phénomène fascinant. Car ce faisant, le cinéaste révèle sa présence et attire l’attention sur la fabrication de l’oeuvre en cours. Un penchant pour la récursivité, puisque l’auteur décortique son propre processus créatif, qui se manifeste ailleurs dans le film.

Ainsi Haffigan, la détective, visite-t-elle l’acteur Mithridate pendant le tournage de la série biblique, et ainsi Mithridate et Éléonore se font-ils remettre un scénario de leurs amours pourtant bien réelles… dans le cadre de la fiction que relate le film.

Pensée intégrée

Dès lors, faut-il s’étonner que l’une des influences revendiquées d’Olivier Godin soit celle de Hong Sang-soo ? Avec ses protagonistes, pour la plupart eux-mêmes des réalisateurs, la filmographie du prolifique cinéaste sud-coréen (24 films en 22 ans), sur canevas généralement très économes, revêt, elle aussi, des allures de vaste mise en abîme.

« De tous les cinéastes qui ont réfléchi à une façon de faire du cinéma artisanal, celui où on n’est pas esclave des grilles analytiques et de la course à la tension dramatique à tout prix dans chaque scène, Hong Sang-soo est peut-être celui qui intègre le mieux sa pensée à même ses films. »

En la matière, Olivier Godin a beau n’en être qu’à trois longs métrages, il n’est d’ores et déjà pas en reste.

En attendant Avril est présenté au FNC les 7, 8 et 14 octobre. Le film prendra l’affiche à une date ultérieure.