«Lizzie»: la délicatesse de la hache

L’excellente Chloë Sevigny propose sa version du personnage de Lizzie Borden, qu’elle interprète avec une intériorité frémissante.
Photo: Métropole Films L’excellente Chloë Sevigny propose sa version du personnage de Lizzie Borden, qu’elle interprète avec une intériorité frémissante.

Le 4 août 1892, les corps d’Andrew Borden, 69 ans, et de sa seconde épouse, Abby Borden, 60 ans, furent découverts dans leur résidence de Fall River, Massachusetts. Tués à coups de hache : plus d’une dizaine de coups pour lui, près d’une vingtaine pour elle. À l’issue d’une déposition ponctuée de contradictions, Lizzie Borden devint la principale suspecte des meurtres de son père et de sa belle-mère. À tort ou à raison, l’affaire est depuis longtemps classée dans l’imaginaire collectif. Or, cette « cause célèbre » recèle maintes zones d’ombre sur lesquelles Craig William Macneill jette un peu de lumière blafarde avec son film Lizzie.

Maints romans et nouvelles, thèses et téléfilms se sont penchés sur Lizzie Borden. Elizabeth Montgomery (Ma sorcière bien-aimée) l’incarna fameusement en 1975. Au tour de l’excellente Chloë Sevigny (Kids, Zodiac) de proposer sa version du personnage, qu’elle interprète avec une intériorité frémissante, à des lieues de la figure infâme véhiculée dans la comptine qu’inspira l’affaire : « Lizzie Borden took an axe / And gave her mother forty whacks / When/ She saw what she had done / She gave her father forty-one. » On notera l’exagération macabre quant au nombre de coups portés.

Macneill non seulement évite ce genre d’enflure gore, mais opte pour une austérité qui positionne son film comme une étude psychologique plutôt que comme un opus sensationnaliste. Cela se vérifie dans sa mise en scène dépouillée aux compositions subtilement expressives : ce plan large, au commencement, où seules les jambes inertes d’Abby Borden sont visibles dans le cadre, tout au fond, est représentatif. C’est aussi patent dans la direction artistique au minimalisme précis. Ce l’est encore dans la direction photo qu’on pourrait qualifier d’exsangue.

À dessein, la sobriété de l’approche contraste avec la violence du crime (dépeint de manière saisissante).

Pouvoir d’attraction

Plusieurs éléments empruntés à diverses théories suggérées alors et depuis figurent au scénario. Lequel place au coeur du récit la relation intime qui se noue entre Lizzie et Bridget (Kristen Stewart, fort crédible), la nouvelle bonne de la maisonnée dont la première aidera à parfaire les habiletés de lecture. L’ambiguïté trouble que confèrent Sevigny et Stewart à leurs personnages respectifs génère un pouvoir d’attraction considérable.

Cet angle permet d’aborder une variété d’enjeux tels la férule patriarcale, l’accès ardu à l’éducation pour les femmes, et surtout, la prison que pouvait représenter pour elles une demeure familiale, si cossue fût-elle. Entre autres considérations pouvant résonner au présent.

La temporalité morcelée confère pour sa part un surcroît de suspense non pas quant au drame, dont la teneur est connue d’avance, mais quant à ce qui l’a (peut-être) provoqué.

Bref, voilà un film d’époque modeste, mais redoutablement exécuté.

Tant et si bien qu’à terme, cette plus récente exploration des événements de 1892 s’impose comme la plus probante jusqu’ici. À tort ou à raison.

Lizzie (V.O.)

★★★★

Drame psychologique de Craig William Macneill. Avec Chloë Sevigny, Kristen Stewart, Jay Huguley, Fiona Shaw, Jamey Sheridan. États-Unis, 2018, 105 minutes.