Le beau paradoxe de Maxime Giroux

«La grande noirceur», mettant en vedette Martin Dubreuil, multiplie à l’inverse les possibles allégoriques, engendrant un plaisir distinctement cérébral.
Photo: Source FCVQ «La grande noirceur», mettant en vedette Martin Dubreuil, multiplie à l’inverse les possibles allégoriques, engendrant un plaisir distinctement cérébral.

Il est des films qui, parce que tournés sous le radar, ou parce qu’engloutis dans l’actualité cinématographique durant leur production, se dévoilent sans crier gare, séduisants, envoûtants. Et ce, en dépit de ce qu’on n’éprouvait envers eux aucune attente particulière. La grande noirceur, de Maxime Giroux, est un tel film. Après un arrêt à l’incontournable TIFF, cette oeuvre au titre inquiétant et chargé d’histoire, et se prêtant à maintes interprétations, s’amenait vendredi au Festival de cinéma de la ville de Québec.

« Je suis toujours très dur vis-à-vis de moi-même, et impitoyable par rapport à mes films, confie d’entrée de jeu Maxime Giroux. Au risque d’avoir l’air prétentieux, celui-là, je peux dire que j’en suis fier. »

Devant la qualité dudit film, on trouve le cinéaste tout justifié de jouir du moment. A fortiriori lorsqu’on en connaît la genèse douloureuse. Un cas de figure singulier, que La grande noirceur, road movie campé dans un passé indéterminé et contant le périple américain calamiteux d’un déserteur québécois (Martin Dubreuil), imitateur de Chaplin de son métier.

En effet, si le film a vu le jour, c’est parce qu’un autre n’a pas eu cette chance. C’était en 2016 : pourtant encensé, internationalement, pour son magnifique Félix et Meira, ou l’amour interdit entre une Juive hassidique mariée et un athée sur fond de Mile-End enneigé, Maxime Giroux se buta à des refus répétés pour le financement de son projet suivant.

À un point tel qu’il envisagea abandonner le cinéma.

« J’étais complètement désemparé. J’avais l’impression d’être cloué au sol et de ne pas pouvoir me relever », se souvient-il.

À quelque chose, malheur est bon, dit-on, et du renoncement à un film est né un autre, admirable, très achevé.

Séquences saisissantes

C’est Simon Beaulieu qui a imaginé la prémisse dont, aux heures les plus sombres de sa remise en question professionnelle, Maxime Giroux s’est rappelé.

« Sur papier, c’était un film de 8 ou 9 millions de dollars ; c’était impensable. Et pourtant, cette idée d’un Québécois qui ne veut pas aller à la guerre, qui est tenace, débrouillard… Ça ne m’a plus lâché. Bref, j’ai expliqué à Simon que j’aimerais tirer un film de son synopsis sur une période de quelques mois… mais avec « pas de budget ». De là, on a écrit le scénario avec Alexandre Laferrière [coscénariste de Félix et Meira] en gardant en tête cet impératif financier. »

Personne ne m’attendait, et je ne dépensais pas des fonds publics, après tout. Mais ça aurait tellement pu déraper, une proposition comme celle-là ! On était sur la mince ligne entre un désastre et un truc super intéressant.

 

Avec l’appui de Sylvain Corbeil, complice producteur de Metafilm, Maxime Giroux partit en repérage aux États-Unis où il retourna avec une équipe réduite menée par l’as directrice photo Sarah Mishara, qui signe des images d’une beauté — on pardonnera la facilité puisque c’est bien l’expression qui convient — à couper le souffle.

« Je me revois, rentrer au motel après une journée de travail et demander à Sarah si on était en train de se planter. Elle ne croyait pas, mais était d’avis que s’il s’avérait qu’on était en train de se planter, autant y aller à fond. Et je me suis dit qu’elle avait raison : de toute façon, personne ne m’attendait, et je ne dépensais pas des fonds publics, après tout. Mais ça aurait tellement pu déraper, une proposition comme celle-là ! On était sur la mince ligne entre un désastre et un truc super intéressant. »

Au lendemain d’une traversée du désert chauffé par un soleil de plomb, un village de western abandonné sous la neige surgit devant Martin Dubreuil, entre autres séquences saisissantes.

Garder une ouverture

Au gré d’une odyssée aux accents richement symboliques, ce dernier sera détroussé, séquestré, humilié… Si une bonne part de la charge émotionnelle dégagée par Félix et Meira tenait à l’identification à un univers concret, réaliste, La grande noirceur multiplie à l’inverse les possibles allégoriques, engendrant un plaisir distinctement cérébral.

« Le sujet, au fond, c’est un monde violent, grotesque, absurde, résume Maxime Giroux. Le cinéma, ici, se fait le miroir de ça. J’ai opté pour la démesure formelle pour cette raison. »

Tout cela est juste, quoique, comme on l’a évoqué, les pistes de lectures demeurent nombreuses. La grande noirceur est, de fait, le genre de films qu’on peut décortiquer à loisir en lui donnant un sens puis un autre, selon son propre bagage cinéphile. Faut-il le préciser, c’est là une immense qualité.

« J’avais cette préoccupation-là à chaque scène : être très précis tout en gardant une ouverture, au niveau de l’interprétation qui pouvait être donnée au propos. Ce tournage-là m’a procuré le plus merveilleux des vertiges. Les membres de l’équipes ont non seulement été généreux, ils se sont tous dépassés. Et ça, pour faire en sorte que j’existe encore, en tant que cinéaste. C’est tellement un cadeau, surtout dans le cadre d’une aventure comme celle-là, qui tenait de l’acte de foi. »

Et les images de s’imprimer sur la rétine, et le récit de s’incruster dans la mémoire, des heures et des jours après le visionnement… On repense à la genèse paradoxale de La grande noirceur, puis on comprend soudain que Maxime Giroux, alors qu’il se sentait terrassé, se fût accroché à ce projet.

Car voilà un film dont le protagoniste, assailli à répétition, ne cesse de se relever, chaque fois.

Projeté encore le 22 septembre, La grande noirceur prendra l’affiche plus tard cette année. François Lévesque est à Québec à l’invitation du FCVQ.