Quand la lumière renaît au Festival de cinéma de la ville de Québec

Le réalisateur Sébastien Pilote (à gauche) avec les comédiens Karelle Tremblay et Pierre-Luc Brillant
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le réalisateur Sébastien Pilote (à gauche) avec les comédiens Karelle Tremblay et Pierre-Luc Brillant

Une petite ville tout en côtes, en façades décaties et en prospérité enfuie. Pour autant, avec la baie en contrebas, le paysage ne manque pas de charme, mais la jeune Léo, 17 ans, y est aveugle. C’est que l’adolescente étouffe : mortifère, cette tranquillité-là. Sa rencontre avec Steve, un guitariste au début de la quarantaine, lui offrira une bouffée d’air frais le temps d’un été. Si l’on croit deviner où ira La disparition des lucioles, on se trompe. Venus présenter le film en ouverture du Festival de cinéma de la ville de Québec jeudi après un détour à ceux de Karlovy Vary et de Toronto, le cinéaste Sébastien Pilote et la comédienne Karelle Tremblay évoquent une protagoniste aussi peu banale qu’attachante.

Léo, Léonie de son prénom complet, est en l’occurrence la première héroïne du réalisateur des superbes Le vendeur et Le démantèlement.

« Mes deux films précédents reposaient sur des personnages masculins âgés et, surtout, qui étaient parvenus à la fin de quelque chose. Cette fois, j’ai voulu écrire un personnage féminin jeune qui serait au début de quelque chose », explique Sébastien Pilote.

Ce troisième long métrage est son plus, oui, lumineux à ce jour. S’en dégage une légèreté, voire une fantaisie parfois, jusqu’ici inédite pour le cinéaste. On se surprend à penser ici à Demy, là à Minnelli… À la photo, Michel La Veaux recrée par moments une impression de technicolor d’antan, tandis qu’à la musique Philippe Brault convoque le souvenir romantique de Bernard Herrmann, Michel Legrand…

« Le ton est différent, confirme le réalisateur. Il s’agit d’une comédie dramatique, alors que mes autres films étaient plutôt des chroniques dramatiques avec des éléments tragiques. Et oui, je voulais faire quelque chose de plus léger, entendu que pour moi, la légèreté, ce n’est pas péjoratif. »

Qui plus est lorsqu’elle s’accompagne de ce haut niveau de raffinement formel auquel Sébastien Pilote a habitué les cinéphiles.

Autre point de vue

On reconnaît en outre certains thèmes chers à l’auteur, à commencer par celui de la paternité — du rapport père-fille, plus précisément. Un changement notable de point de vue s’opère toutefois, Sébastien Pilote délaissant celui du père au profit de celui de la fille.

Il en résulte une figure paternelle déclinée. Luc Picard incarne Sylvain, le père autrefois président du syndicat à l’usine locale qui s’est exilé dans le Nord depuis la fermeture qu’on lui impute. François Papineau campe Paul, l’animateur de radio-poubelle qui, non content d’avoir ourdi la cabale contre Sylvain, s’est mis en couple avec la mère de Léo. S’ajoute le Steve de Pierre-Luc Brillant, adulescent qui vit dans le sous-sol de maman.

Mais c’est Karelle Tremblay qui est présente de bout en bout.

« Sébastien m’a envoyé son scénario en me disant : “Si jamais ça te parle, réécris-moi.” La force du texte… Je l’ai dévoré. Ça m’a donné envie de revivre mon adolescence, qui ressemble un peu à celle de Léonie. C’est un rôle qui m’a demandé moins de préparation, dans la mesure où j’ai énormément puisé en moi ; Léo est proche de moi. »

La comédienne, vue entre autres dans Les êtres chers, d’Anne Émond, porte le film avec un charisme dénué d’effort. La caméra l’aime, et l’actrice le lui rend bien.

« C’est ma fille Romane qui me l’a recommandée, et elle a eu raison, se réjouit Sébastien Pilote. Karelle possède un magnétisme incroyable, une intériorité rare. Avec son visage, elle réussit à exprimer beaucoup, mais avec un minimalisme étonnant. Elle suggère des contradictions profondes, sans presque rien faire. »

Remède au cynisme

De préciser le cinéaste, ce projet-là est né en réaction au cynisme ambiant. « Un cynisme que j’éprouvais moi-même, mais que je remarquais aussi chez les jeunes. »

Un constat troublant pour le cinéaste. En effet, si la jeunesse troque sa proverbiale innocence au profit du cynisme, où va-t-on ? Ainsi prit forme le personnage de Léo, cette adolescente qui confesse « voir la vie avec des yeux de serpent ». Elle aimerait trouver le monde et les gens beaux, mais n’y arrive pas.

« Ce qu’il y a avec le cynisme, c’est qu’à la longue, ça épuise. Léo en est là lorsqu’on la rencontre. En devenant son ami, Steve ne va pas tant lui donner des leçons de guitare que des leçons d’innocence », explique Sébastien Pilote.

Car Steve, lui, trouve le monde et les gens beaux, même lorsqu’ils ne le sont pas.

« Je suis convaincue que c’est un film pour tout le monde, estime Karelle Tremblay. Le cynisme initial de Léonie, c’est un sentiment qui afflige pas mal toute la société, en ce moment. À ça, le film oppose un message inspirant, sur la beauté de la naïveté, de l’honnêteté… »

En toile de fond

Ensoleillé, donc, La disparition des lucioles n’est cependant pas dénué de zones d’ombre. La toile de fond socioéconomique sombre, une constante dans l’oeuvre de Sébastien Pilote, est là par l’entremise de cette usine délocalisée.

Se profile également une division marquée entre la gauche et la droite.

« Je voulais situer l’action dans un contexte de polarisation des discours politiques, où les pôles gauche et droite s’éloignent de plus en plus l’un de l’autre, ce qui laisse le champ libre au cynisme, justement. Ou pire. »

À ce propos, le titre La disparition des lucioles fut inspiré à Sébastien Pilote par un article qu’écrivit Pier Paolo Pasolini peu avant d’être assassiné. Le sujet ? Le nouveau fascisme.

C’est dire que pour peu que l’on veuille creuser, son film ne manque pas de substance. Légèreté ou pas.


La disparition des lucioles prend l’affiche le 21 septembre.
François Lévesque est à Québec à l’invitation du FCVQ.