«La librairie de mademoiselle Green»: pour l’amour des livres

Emily Mortimer incarne Florence Green avec un mélange de passion et de droiture absolument irrésistible.
Photo: MK2 Mile End Emily Mortimer incarne Florence Green avec un mélange de passion et de droiture absolument irrésistible.

Assise dans les hautes herbes d’une plage, indifférente à la grisaille automnale, une femme referme le roman qu’elle vient de terminer, l’air absent. Elle se prénomme Florence, Florence Green. Puis, voici que son expression change, soudain déterminée. C’est que cette veuve au début de la quarantaine vient de prendre une décision : dans la petite ville insulaire de Hardborough en Angleterre, où elle a abouti, elle ouvrira une librairie. Or, on a beau être en 1959, les moeurs ici semblent encore régies par des règles tacites étriquées. Ainsi, du haut de son manoir, la riche Violet Gamart voit-elle d’un mauvais oeil l’arrivée de la libraire dans l’édifice vétuste sur lequel elle a elle-même des visées.

Sans esclandre ni violence, les deux femmes se livreront une lutte impitoyable, Florence n’ayant pour seules armes que sa détermination et son amour des livres face au pouvoir illimité qu’exerce Violet dans le village, son influence s’étendant jusqu’au parlement. En filigrane du récit : une critique acerbe des puissants qui, plutôt que de contribuer à l’épanouissement de leurs communautés, favorisent au contraire leur incurie. Parfois, comme dans le cas du film d’Isabel Coixet et du roman de Penelope Fitzgerald qui l’a inspiré, par simple caprice.

Matière à extrapolation, puis à réflexion.

Brio des interprètes

La cinéaste catalane s’en remettant à une approche mesurée, rigoureusement contenue, les émotions que dissimulent les uns et les autres s’en trouvent, par effet de contraste, exacerbées. Ce détachement de façade aide en outre à faire passer certaines facilités mélodramatiques.

Conséquente, la réalisatrice, aussi scénariste, traite les élans romantiques avec un flegme idoine, avec pour résultat une empathie accrue envers des personnages qui expriment du bout des lèvres des désirs impossibles.

De la même manière, Coixet privilégie un temps couvert dans les nombreuses prises de vue en extérieur : toile de fond neutre pour portrait de société cinglant.

Les interprètes sont au diapason, à commencer par la toujours formidable mais trop peu reconnue Emily Mortimer. Elle incarne Florence Green avec un mélange de passion et de droiture absolument irrésistible. Tout en subtilité, avec ses yeux perpétuellement tristes et sa voix qui se casse légèrement aux heures les plus sombres, elle porte le film avec une assurance tranquille.

Rendu suranné

Brillante comme à l’accoutumée, Patricia Clarkson compose quant à elle une antagoniste glaçante de douceur. Seul son regard, par intermittence, trahit une malveillance dont on ne saura jamais si elle est inconsciente ou assumée. Sans oublier le merveilleux Bill Nighy, touchant en propriétaire terrien érudit mais maladivement timide.

C’est dire qu’après des films tels Ma vie sans moi (My Life Without Me) et La vie secrète des mots (The Secret Life of Words), Isabel Coixet poursuit dans la demi-teinte. Ce qui, pour demeurer dans les images anglaises, n’est pas la tasse de thé de tout le monde.

Les cinéphiles appréciant un rythme lent — justifié par la proposition — ainsi qu’un rendu un brin suranné y trouveront en revanche largement leur compte.

Qui plus est, et c’est là chose rare pour un film, non seulement La librairie de mademoiselle Green donne-t-il envie de se plonger dans le roman original, mais dans la kyrielle d’autres ouvrages amoureusement évoqués dans la trame.

La librairie de mademoiselle Green (V.F. de The Bookshop)

★★★ 1/2

Drame d’Isabel Coixet. Avec Emily Mortimer, Honor Kneafsey, Patricia Clarkson, Bill Nighy. Espagne–Allemagne–Grande-Bretagne, 2018, 112 minutes.