«La douleur»: rentrera-t-il à la maison?

Cette reconstitution historique, soignée mais sans grandiloquence, vise juste lorsqu’elle s’attarde sur le visage et le corps de cette héroïne paradoxale interprétée par Mélanie Thierry.
Photo: Les films du losange Cette reconstitution historique, soignée mais sans grandiloquence, vise juste lorsqu’elle s’attarde sur le visage et le corps de cette héroïne paradoxale interprétée par Mélanie Thierry.

Moins connu que d’autres romans de Marguerite Duras, Le marin de Gibraltar évoque la quête désespérée d’une femme pour un homme qu’elle recherche aux quatre coins du monde, aidée dans son périple par un autre homme, amoureux d’elle et conscient que l’atteinte du but sonnera la fin d’un amour impossible.

Ces contradictions déchirantes sont aussi présentes dans La douleur, un ouvrage quasi autobiographique d’une plus grande notoriété, adapté avec dévotion par Emmanuel Finkiel (Voyages). Une fois encore, le cinéma français revisite les années de l’Occupation, mais ici le ton n’est jamais grandiloquent ou revanchard. L’approche est dépouillée, collée au regard embué, gorgé de larmes, de remords et de doutes, celui de cette femme que l’on nomme Marguerite, ou Mme Antelme, tout à la fois écrivaine, résistante, électron libre…

Son mari, Robert Antelme, reviendra-t-il un jour de prison ou, pire, d’un camp de concentration ? En 1944, alors que le monde ignore (ou ne veut pas voir…) ce que subissent les Juifs aux mains des nazis, l’absence de ce résistant s’avère cruelle pour ses camarades, dont Dyonys (Benjamin Biolay), mais surtout pour Marguerite (Mélanie Thierry, en figure tragique et nuancée), sa conjointe rongée par l’angoisse.

Ce qui ne l’empêchera pas d’accepter de rencontrer Pierre Rabier (Benoît Magimel, avec un physique à la Gérard Depardieu), pion minable à la solde de l’ennemi, faisant miroiter à Marguerite des bribes d’information, et peut-être même un allégement des souffrances de son mari. Est-elle dupe ? Est-elle séduite ? Est-elle prête à tout pour mieux l’humilier à son tour ? Et surtout, est-elle si convaincue de la nécessité du retour de son mari ?

L’ambiguïté morale du personnage durassien, et de Duras elle-même, atteint un nouveau sommet sous la houlette d’Emmanuel Finkiel, visiblement un amoureux de l’œuvre (la bande sonore est tapissée des mots de l’auteure de L’amant), fasciné aussi par la complexité d’une femme que l’attente désespérée semble tenir en vie. Au point où elle déploie des efforts considérables pour consoler des femmes affligées par la cruelle absence d’un être cher, mettant en place un système pour favoriser les retrouvailles avec les rescapés, initiative que les autorités françaises, trop heureuses de retrouver leurs pouvoirs, repoussent à la marge.

Cette reconstitution historique, soignée mais sans grandiloquence, vise juste lorsqu’elle s’attarde sur le visage et le corps de cette héroïne paradoxale, parfois dédoublée dans un même espace, illustrant ainsi ses déchirements intérieurs. Bien que la caméra se balade dans les rues grouillantes, ou désertes, d’un Paris en suspens, étouffé par l’ennemi, ce sont les intérieurs sombres ou spacieux qui marquent les balises de cette traversée immobile jusqu’à l’être aimé.

Duras au cinéma — si l’on exclut sa propre démarche singulière —, c’est une oscillation constante entre le spectaculaire (L’amant de Jean-Jacques Annaud) et la biographie intimiste (Cet amour-là de Josée Dayan). Emmanuel Finkiel joue habilement sur les deux tableaux, soucieux de recréer certaines atmosphères avec justesse (il insiste beaucoup sur la rapacité gourmande des collabos) et laissant libre cours à ce spleen si caractéristique de l’auteure de Détruire, dit-elle. Dans sa Douleur, tout cela tient dans un équilibre délicat, et un ravissement jamais aveuglant.

La douleur

★★★ 1/2

Drame d’Emmanuel Finkiel. Avec Mélanie Thierry, Benoît Magimel, Benjamin Biolay, Shulamit Adar. France, 2017, 127 minutes.