Autant en emporte le vent des îles de la Madeleine

Sophie Deraspe a tourné «Les loups» aux îles de la Madeleine avec Évelyne Brochu et Gilbert Sicotte (notre photo) en plein hiver.
Photo: Les Films Séville Sophie Deraspe a tourné «Les loups» aux îles de la Madeleine avec Évelyne Brochu et Gilbert Sicotte (notre photo) en plein hiver.

On a souvent reproché au cinéma québécois d’être éminemment… montréalais. Or, plusieurs cinéastes n’hésitent pas à prendre la clé des champs, tandis que d’autres font le choix de s’enraciner un peu partout sur le territoire. Le Devoir vous fait découvrir cet été les charmes et les secrets de sept régions du Québec, chacune exprimant un pan légendaire, singulier, ou méconnu, du cinéma d’ici. Aujourd’hui, la beauté rouge, sablonneuse et imprévisible des îles de la Madeleine.

« Les îles de la Madeleine que je connais, je ne les avais pas encore vues au cinéma », affirme Sophie Deraspe (Les signes vitaux, 2009 ; Le profil Amina, 2015) pour expliquer son ardent désir de réaliser Les loups (2014), une fiction un peu casse-cou tournée en plein hiver, parfois sur les banquises, observant les splendeurs et les périls de la chasse au phoque.

Elle n’est pas la seule à être attirée par les charmes singuliers de cet archipel situé à 200 km des côtes de la Gaspésie, dont les beautés naturelles sont aussi légendaires que son caractère imprévisible. Cela n’en fait pas un lieu propice pour le cinéma, même si les 13 000 Madelinots qui peuplent ce territoire unique sont depuis longtemps reconnus pour leur hospitalité.

La qualité de leur accueil peut ainsi compenser les aléas de la météo, parfois d’une violence inouïe, se souvient Gabriel Pelletier (Karmina, 1996 ; La vie après l’amour, 2000) peu de temps avant le début du tournage de La peur de l’eau (2011), une adaptation du roman policier de Jean Lemieux, On finit toujours par payer. « Les camions contenant tout le matériel sont arrivés en pleine tempête, se souvient, aujourd’hui amusé, Gabriel Pelletier. Le traversier était incapable d’accoster, obligé de passer la nuit au large, et toute l’équipe était malade, vomissant par-dessus bord… » Sophie Deraspe, au nom de famille « typiquement madelinot », le sait depuis longtemps. « La puissance de cette nature façonne les gens : ça explique leur rudesse, mais aussi leur sens de l’entraide. Contrairement aux urbains qui s’en distancient pour se faciliter la vie — en ville, tout est nettoyé quelques jours après une tempête de neige ! —, ici, c’est impossible », constate celle qui livre ses réflexions au téléphone pendant ses vacances… aux îles de la Madeleine.

Dans la sablière et sur les falaises

Tout comme Sophie Deraspe, Jean Beaudin (J. A. Martin photographe, 1976 ; Being at Home with Claude, 1992) a lui aussi des racines familiales aux Îles, il en est fier, et ne voulait pas seulement y passer ses vacances. C’est à la lecture du roman de Claude Jasmin, La sablière, que les aventures fantasmagoriques de ces deux frères, dont l’un que l’on qualifierait aujourd’hui d’autiste, lui ont paru parfaitement transposables dans l’archipel — l’action du livre se déroulait sur le bord du lac des Deux-Montagnes, près de Montréal.

Même s’il a tourné Mario (1984) pendant la belle saison, Jean Beaudin se souvient de cet élément qui frappe dès qu’on pose le pied aux Îles, le vent ! et de cette lumière si souvent changeante qui fait en sorte qu’une équipe de tournage n’a pas le choix d’être aux aguets. « La grande qualité des techniciens québécois, c’est leur capacité à s’adapter constamment aux situations, déclare le cinéaste avec fierté, contrairement aux Américains qui, eux, ont de l’argent pour attendre. Au Québec, nous n’avons pas ce luxe. » Il reconnaît toutefois que, malgré la beauté intrinsèque des Îles, réaliser un film là-bas comporte son lot de défis, et une préparation encore plus minutieuse. « Pour le tournage de Mario, nous avions apporté du matériel en double et en triple, car si quelque chose brisait, nous étions foutus. »

Celui qui y retournera quelques années plus tard en compagnie de Karine Vanasse pour le thriller psychologique Sans elle (2006), croit qu’il faut beaucoup de sincérité au moment de placer sa caméra au milieu de paysages grandioses, tout spécialement ceux des îles de la Madeleine. « Tourner à un endroit uniquement pour sa beauté, c’est un manque flagrant d’authenticité, et le spectateur s’en rend compte. Il faut que le paysage soit en parfaite adéquation avec la psychologie des personnages ; aux Îles, il y a une poésie qui rejoignait celle du roman de Claude Jasmin, que l’on a d’ailleurs rebaptisé Mario après le succès du film. » Et qui allait lancer la carrière d’un certain Francis Reddy.

Gabriel Pelletier reconnaît aussi que cette beauté a un prix, une leçon apprise bien avant celle de La peur de l’eau, sur le bord des falaises et par grands vents. « À la fin des années 1980, j’ai tourné un vidéoclip pour Marie-Denise Pelletier, Tous les cris, les SOS, avec un bon budget, et cinq jours de tournage. Nous travaillions uniquement au lever et au coucher du soleil, à des heures impossibles, et nous dormions à des heures impossibles. L’équipe a failli provoquer une révolte ! »

Ce danger est bien réel, et plus encore pour une imposante équipe de tournage de fiction. « La nature était très présente dans mon scénario, se rappelle la réalisatrice des Loups. J’ai écrit des choses que je n’avais vues qu’une seule fois dans ma vie, comme ces têtes de phoques qui apparaissent lors du soulèvement d’une vague, et qui disparaissent lorsqu’elle descend. Au tournage, la nature va te donner des choses, ça ne sera pas exactement ce qui est écrit, mais mon travail, c’est d’être disponible, ouverte, et d’avoir une équipe prête à cela. »

Par contre, ce qui souvent calme « la révolte », c’est l’hospitalité proverbiale des Madelinots, peu importe la saison — La peur de l’eau fut tourné au début de l’automne, alors que les touristes ont déserté l’archipel, et que les pêcheurs s’apprêtent à ranger leurs bateaux, un élément essentiel du film. Gabriel Pelletier reconnaît que cet isolement relatif peut avoir ses mauvais côtés alors que l’équipe est dispersée sur le territoire (« Il n’y avait aucun hôtel assez gros pour accueillir tout le monde sous le même toit. »), mais il favorise assurément l’esprit de corps, et le sens de l’initiative, surtout lorsque les éléments se déchaînent.

Et que les touristes se rassurent, selon Sophie Deraspe. « Peu importe qui tu es, les Madelinots seront toujours là les uns pour les autres. »

Selon vous, quel film symbolise le mieux les îles de la Madeleine ?

Gabriel Pelletier. « Dans Ti-Cul Tougas (1976), de Jean-Guy Noël, on sentait un grand souffle de liberté, et c’est ce que je cherchais quand j’ai mis les pieds aux Îles pour la première fois, à 16 ans. Ce film répondait parfaitement à ce désir : je voulais aller loin. Il y a aussi Mario (1984), de Jean Beaudin, qui m’a surtout marqué pour la magnifique photographie des paysages [de Pierre Mignot], et une certaine poésie. »

Sophie Deraspe. « J’aurais plutôt envie de nommer un photographe : Yoanis Menge. Dans son livre Hakapik (Éditions de la morue verte, 2016), du nom d’un outil utilisé par les Autochtones pour chasser le phoque, il rend hommage à la beauté des Îles, mais aussi à la réalité des chasseurs, montrant à quel point l’environnement les façonne. Ses photographies affichent quelque chose de cru, de profond, avec plein de nuances. »