«McQueen»: le côté obscur de sa force

Rien ne destinait Lee Alexander McQueen, décrocheur professionnel, à une carrière internationale.
Photo: Elevation Pictures Rien ne destinait Lee Alexander McQueen, décrocheur professionnel, à une carrière internationale.

À mi-parcours de ce documentaire fascinant, célébrant la beauté sauvage des vêtements griffés de l’ancien mauvais garçon de la mode britannique, Alexander McQueen compare ce milieu à une jungle, et sa personne à une gazelle. Comment alors survivre dans ce monde ?

La question, lancinante, traverse cette plongée dans les mondes ténébreux, extravagants, violents et sanguinaires de cet Écossais d’origine qui semblait n’avoir rien pour lui, et surtout pas un physique attrayant. Les réalisateurs Peter Ettedgui et Ian Bonhôte tentent non seulement d’entrer dans sa tête, mais l’image d’un crâne, l’une des signatures de l’artiste, revient comme un leitmotiv, aussi un rappel du fait que cet Hamlet d’aujourd’hui portait bien mal sa couronne de prince de la haute couture.

McQueen, c’est aussi l’histoire d’un enfant que rien ne destine à une trajectoire aussi spectaculaire, fils d’un chauffeur de taxi, décrocheur professionnel qui ne se raccrochait qu’à une seule obsession : dessiner des vêtements, découper des tissus dans une fébrilité constante. Des petites boutiques de tailleurs anglais aux stylistes italiens de Milan, en passant par un apprentissage plus scolaire à Londres, Lee, qui abandonnera vite son premier prénom pour adopter le second, Alexander, se forge alors un nom de famille, McQueen, affichant une soif de connaître, et de créer, qui frappait ceux et celles qu’il rencontrait.

Tout au long de ce parcours, dont l’apogée commence au début des années 1990, le styliste ne cachera jamais son inclinaison pour les matériaux incompatibles avec le bon goût vestimentaire, dont le plastique (celui des sacs-poubelle), mais surtout un sens aiguisé de la provocation, ses défilés prenant chaque fois des accents morbides, évoquant le meurtre et le viol, entre autres thèmes délicats… Ce sens inné, viscéral, de la provocation va d’ailleurs attirer l’attention de la célèbre maison Givenchy, un mariage que plusieurs considéraient comme incompatible — les avis n’ont guère changé depuis.

En fait, selon collègues, amis et membres de sa famille, dont plusieurs acceptent de témoigner avec autant de tendresse que d’honnêteté, cette alliance prestigieuse allait stimuler son inventivité, certes, mais aussi ses comportements autodestructeurs. En signant des collections de chaque côté de la Manche, découvrant les vicieuses vertus de la cocaïne, complexé par ses rondeurs, effrayé par le succès (se faire réclamer un autographe dans un supermarché le terrifie), Alexander McQueen allait peu à peu ressembler à ses plus célèbres créations avec sa déferlante d’écorchures, de sexualité débridée, et d’un désespoir qui s’étale dans un sans-gêne à glacer le sang.

Cette oppression s’installe à l’écran grâce à la musique envoûtante de Michael Nyman, autrefois un collaborateur du styliste, qui peut aussi se faire oppressante, car les documentaristes ont pigé dans les partitions les plus sombres de son répertoire. Tout cela pour être en parfaite adéquation avec cet esprit troublé dont on découvre l’ampleur des tourments, à commencer par le traumatisme de la violence conjugale (à l’égard d’une de ses soeurs, qui témoigne ici avec noblesse), des séquelles d’un abus sexuel, et l’arrachement à une mère aimante, décès qui ressemble au dernier coup de poignard qu’il pouvait encaisser. Sa propre mort, orchestrée dans une cruauté qui n’étonnera que les néophytes de son oeuvre, signifiait une perte incommensurable, et pas seulement pour le monde de la mode. Le 11 février 2010, âgé de 40 ans, McQueen en avait bel et bien terminé avec ses démons.

McQueen

★★★★

Documentaire de Peter Ettedgui et Ian Bonhôte. Grande-Bretagne, 2018, 111 minutes.