«Le mur»: animer le débat sur le mur

Produit par l’ONF, «Le mur», au fil de ses quelque 80 minutes, adopte à la fois une manière documentaire et une approche de film artistique.
Photo: ONF Produit par l’ONF, «Le mur», au fil de ses quelque 80 minutes, adopte à la fois une manière documentaire et une approche de film artistique.

De Calgary à Jérusalem, le chemin n’est pas logique, rapide ou même facile. Mais c’est le parcours qu’a accompli le cinéaste Cam Christiansen pour réaliser le long métrage d’animation Le mur, qui traite avec une approche visuelle audacieuse de l’épineux dossier de la longue et coûteuse construction séparant Israël et la Palestine.

Produit par l’ONF, Le mur, au fil de ses quelque 80 minutes, adopte à la fois une manière documentaire et une approche de film artistique. Christiansen y utilise un mélange de techniques, artisanale mais aussi numériques, se servant même d’images de capture du mouvement en 3D.

Le résultat, qui sort en salle au pays le 13 août, est une immersion dynamique, nerveuse même, livrée en noir et blanc, sur ce territoire tendu du Moyen-Orient. Quant au fond, le créateur de Calgary a travaillé avec le grand dramaturge et scénariste britannique David Hare (Les heures, Le liseur), qui avait déjà couché ses pensées sur le mur israélo-palestinien dans un livre et un balado.

Au bout du fil, Cam Christiansen trépigne de voir enfin son travail diffusé sur les écrans canadiens, et pas que lors de festivals de films. Le film aura pris quelque huit ans à voir le jour. Impatient, le créateur ?

« Je suis emballé de voir que le film obtient une large diffusion. Quand tu mets autant de travail dans quelque chose, c’est bien que ça commence à voir la lumière du jour. C’est fantastique. »

D’autant, ajoute-t-il, que Le mur était « probablement la chose la plus dure que j’ai jamais faite dans ma vie ». Et ce, en grande partie parce que l’approche s’est révélée très ambitieuse et énergivore, surtout pour un film aussi long. « Pour te donner une idée, l’ONF a produit seulement deux longs métrages d’animation en plus de 20 ans, dont le mien ! [L’autre étant Window Horses, en 2016] C’est rare parce que c’est très difficile à faire, et que ça demande des ressources énormes qu’on n’a pas, contrairement à Disney ou à Pixar, par exemple. »

Nécessaire approche

L’écoute du Mur nourrit l’auditeur d’une foule de faits — carte, coûts, statistiques sur les colonies ou sur le nombre de Palestiniens se retrouvant à l’intérieur du mur, etc. —, mais aussi de beaucoup de points de vue. Il y a celui de David Hare, qui est un des personnages du film, mais aussi celui de plusieurs intervenants.

Ceux-ci apparaissent comme des têtes parlantes classiques, mimant le documentaire traditionnel. On peut y entendre le romancier israélien David Grossman dire que « nous [les Israéliens] paraissons forts, mais nous nous sentons faibles ». Ou alors Sari Nuseibeh, professeur à l’Université Al-Qods, qui parle du mur comme d’un « crime parfait, parce qu’il entraîne la violence que sa construction devait soi-disant prévenir ».

Le fait que Le mur soit fait en animation permet, selon Christiansen, de mieux expliquer et montrer ce sujet complexe et émotif, entre autres parce qu’il aurait été difficile de pouvoir filmer certaines réalités.

« L’exemple évident, c’est que ç’a lieu dans des checkpoints militaires entre Israël et la Cisjordanie, et ç’aurait été pas mal dur de faire un film là, ils ne sont pas très ouverts à recevoir une équipe de tournage ! Alors l’animation nous a permis d’aller là. »

Et pour le réalisateur, il était important que le public puisse bien voir, comprendre même le territoire. Que cet enjeu n’en soit pas un que théorique, mais émotif, à hauteur d’homme.

« On est allés en Israël, je suis allé sur chaque site qu’on montre et qu’on décrit dans le film. Je les ai documentés avec des photographies. Même s’il y a une approche artistique, j’étais déterminé à bien représenter ça. Pour que, à quelqu’un qui me dirait que j’ai tout inventé, je puisse dire non. L’attentat du Dolphinarium ? Ça vient des images d’archives, je peux les montrer. Quand on parle du café à Naplouse, j’étais là, j’ai vu l’affiche de Saddam Hussein. »

L’équilibre

Si Le mur affiche un parti pris contre la construction de cette barrière, le portrait global reste en teintes de gris, où on montre les contradictions de chaque camp. L’équilibre des points de vue, raconte Christiansen, a été un sujet houleux dans l’équipe.

« Dans ce dossier-ci, la notion d’équilibre est un concept troublant, quand tu examines en détail les faits. C’est quoi l’équilibre ? Si je montre la violence, comme on montre l’attentat au Dolphinarium en Israël, est-ce qu’on montre aussi un bombardement en Cisjordanie ? »

Et il ne faut pas oublier que l’oeuvre doit être captivante, intéressante. Alors pour contrebalancer l’attentat autrement, Christiansen a décidé de montrer que la construction du mur elle-même était violente. « Oui, j’aurais pu aisément montrer l’intifada, ou des maisons qui se font bulldozer. Et c’est là où l’animation est unique : j’ai fait tomber du ciel des pans de murs, qui font exploser le sol. »

Le réalisateur croit que les oeuvres d’animation pour adultes comme Valse avec Bashir ou Persépolis — deux films qui l’ont inspiré — forment un genre en soi qui risque de prendre de l’ampleur et de la profondeur.

Il chérit d’ailleurs la liberté que lui a accordée l’ONF pour Le mur, ne serait-ce que l’utilisation du noir et blanc. « Tout l’enjeu est entre “eux” et “nous”, un côté et l’autre côté, le noir et le blanc. Ça avait du sens d’un point de vue métaphorique. La seule place où il y a de la couleur, c’est à la fin. L’ONF veut repousser les limites et essayer de nouvelles idées. C’était un pari, peut-être, mais les gens en parlent beaucoup, alors ça veut dire que c’est unique. »

Le mur

Écrit par David Hare, réalisé par Cam Christiansen. Canada, 2017, 79 minutes. En salle le 13 août.