Paysages du cinéma québécois: l'Outaouais, si loin, si proche

«La bête lumineuse» (1982) de Pierre Perrault porte fortement l’empreinte de l’Outaouais, à commencer par les protagonistes, originaires de cette région.
Photo: Office national du film du Canada «La bête lumineuse» (1982) de Pierre Perrault porte fortement l’empreinte de l’Outaouais, à commencer par les protagonistes, originaires de cette région.

On a souvent reproché au cinéma québécois d’être éminemment… montréalais. Or, plusieurs cinéastes n’hésitent pas à prendre la clé des champs, tandis que d’autres font le choix de s’enraciner un peu partout sur le territoire. Le Devoir vous fait découvrir cet été les charmes et les secrets de sept régions du Québec, chacune exprimant un pan légendaire, singulier, ou méconnu, du cinéma d’ici. Aujourd’hui, ce coin de pays pas si loin de Montréal, entre Ottawa et les Laurentides: l’Outaouais.

Les (beaucoup) plus de 20 ans connaissent cette blague usée à la corde : « À Hull, c’est dull ! » Depuis, les trois principales villes de la région de l’Outaouais furent fusionnées pour devenir Gatineau, et celle-ci vit toujours à l’ombre d’Ottawa, la capitale nationale. Une preuve parmi d’autres ? « Du côté ontarien, des publicités pour le Musée canadien de l’histoire [anciennement Musée canadien des civilisations] faisaient croire qu’il était situé à Ottawa, et non à Gatineau », déplore Stéphane-Albert Boulais, professeur de cinéma à la retraite du Cégep de l’Outaouais, poète et fin connaisseur de l’oeuvre du cinéaste Pierre Perrault.

Cette méconnaissance, Didier Farré la constate également. Le président fondateur du Festival du film de l’Outaouais sent depuis longtemps que cette région n’est pas toujours sur l’écran radar des élus à Québec, et des institutions qui appuient le cinéma, parlant dans certains cas « d’une injustice totale ». Ce manque de soutien à la production de films, et dans son cas plus précis, à l’organisation de festivals de cinéma, accélère selon lui un exode des talents alors que le cinéma québécois compte plusieurs dignes représentants de la région, comme les cinéastes Philippe Falardeau, André Turpin et Martin Frigon, les producteurs Luc Déry et Denise Robert (originaire d’Ottawa), etc. « Qui sait que Le père Chopin (1945), de Fyodor Otsep, l’un des tout premiers longs métrages de fiction québécois, a été écrit par Jean Desprez, de son vrai nom Laurette Larocque, originaire de Hull ? », renchérit Stéphane-Albert Boulais.

Pourrait-on parler d’un territoire frappé de disparition à cause de l’indifférence montréalaise ? Il est parfois dans la mire de certains cinéastes étrangers, qui trouvent dans ses paysages un cadre idéal pour revenir en arrière, comme l’ont fait le Brésilien Walter Salles dans On The Road (2012) ou le Britannique Richard Attenborough dans Grey Owl (1999), avec Pierce Brosnan endossant le rôle de ce célèbre mythomane canadien, et blanc, s’étant inventé un passé d’Amérindien.

Une région lumineuse

Même si ce documentaire pourrait se dérouler dans différents territoires de chasse au Québec, La bête lumineuse (1982), de Pierre Perrault, porte fortement l’empreinte de l’Outaouais, à commencer par les protagonistes, originaires de cette région. Stéphane-Albert Boulais était l’un d’entre d’eux, et tous se souviennent de cet intellectuel et poète égaré dans cet univers machiste, porté sur la bouteille.

C’est seulement quand je parle de l’hôtel Montebello, du Rockfest ou du Festival western de Saint-André-Avellin, le deuxième en importance après Saint-Tite, que [l’Outaouais] dit quelque chose aux gens

Alain Dion, professeur de cinéma au Cégep de Rimouski, se souvient encore de son premier contact avec le film, à l’âge de 17 ans. « Ça m’a choqué que le personnage de Stéphane-Albert soit ridiculisé par les autres, que je trouvais un peu grossiers ; c’était aussi un des premiers films de Perrault que je voyais. Avec le temps, et avec l’âge, j’ai redécouvert ce morceau d’anthologie qui n’arrive pas par hasard alors qu’au début des années 1980, les hommes se questionnent par rapport au féminisme. Mais je ne suis pas certain que Perrault, ce grand capteur de paroles, avait ça en tête ! »

Trop de gens font une lecture superficielle de cet ovni cinématographique selon Stéphane-Albert Boulais, qu’il préfère aborder « sous l’angle d’une autobiographie de Pierre Perrault par personnages interposés. Bernard L’Heureux — que je fréquente toujours et qui est en pleine forme ! — représentait le côté pragmatique de Perrault, et moi, le côté poétique. Pendant le tournage, il nous disait tout le temps : « Vous m’exprimez à l’os ! » » Toujours selon celui qui a consacré une thèse de doctorat au réalisateur de Pour la suite du monde (1963), avec Michel Brault, et de Les voiles bas et en travers (1983), deuxième collaboration avec Boulais devant la caméra, « c’est certainement un de ses films les plus personnels », signé par un cinéaste « qui s’était toujours considéré comme un écrivain ».

Grand territoire, petite nation

Il a souvent mis le cap vers les grands froids (Ce qu’il faut pour vivre, 2008 ; Iqaluit, 2016) et, même s’il n’est pas natif de la région, l’Outaouais symbolise pour Benoît Pilon toute son enfance, celle d’un garçon de Montréal-Nord passant des étés merveilleux dans le chalet familial à Saint-André-Avellin, sur le bord d’un lac. À l’aube de son adolescence, les parents du cinéaste ont vendu le chalet pour devenir propriétaires sur la Rive-Sud de Montréal : « Un des plus grands drames de mon enfance », se remémore le réalisateur.

À la faveur d’un retour à l’âge adulte, Pilon a repris contact avec les membres de sa famille restés là-bas, dont un grand-oncle qui deviendra la pierre angulaire de son premier long métrage documentaire, Rosaire et la Petite-Nation (1997), un portrait doux-amer d’un monde rural en transition, pour ne pas dire en déclin. Lui qui connaît parfaitement ce secteur de l’Outaouais « qui n’a pas beaucoup changé depuis le tournage de ce film », s’étonne encore que la région soit « si méconnue des cinéastes québécois… et de la population en général ». « C’est seulement quand je parle de l’hôtel Montebello, du Rockfest ou du Festival western de Saint-André-Avellin, le deuxième en importance après Saint-Tite, que ça dit quelque chose aux gens. »

Alors qu’il a entamé l’écriture d’un long métrage de fiction inspiré des étés de sa jeunesse dans la Petite-Nation au début des années 1970, le cinéaste espère recréer sur place cet univers en partie volatilisé — son père travaillait parfois dans un hôtel de province aujourd’hui disparu, emporté par les flammes. Car il ne tarit pas d’éloges sur ce secret bien gardé. « Ce coin de pays n’est pas aussi spectaculaire que Charlevoix ou la Gaspésie, mais cette ruralité, ces paysages, tout cela est d’une grande authenticité, tout comme les gens qui y vivent : c’est ce qui rend les lieux si cinématographiques. Son aspect bucolique peut se comparer aux Cantons-de-l’Est, mais avec un côté âpre qui me plaît beaucoup. »

Une singularité à laquelle Stéphane-Albert Boulais adhère complètement. « Bernard L’Heureux, un maître des aphorismes, a déjà écrit : “S’il faut être bon avant d’être juste, je veux juste être bon à rien !” De mon point de vue, cette pensée décrit bien l’Outaouais. »

Selon vous, quel film symbolise le mieux l’Outaouais?

Didier Farré : « Guibord s’en va-t-en guerre (2015), de Philippe Falardeau, se déroule proche de l’Outaouais, et son point de vue sur Ottawa comme lieu de pouvoir, c’est un point de vue éminemment québécois. J’aime beaucoup ce cinéaste, que je compare souvent à Denys Arcand : ils ont le même humour. »

Stéphane Albert Boulais : « Même si Gilles Carle a grandi en Abitibi, il ne faut jamais oublier qu’il est né à Maniwaki. Et trop peu de gens savent qu’il a tourné Maria Chapdelaine (1983) en partie dans la région. Il s’est inspiré de la beauté sauvage du lac Baskatong, paysages farouches de son Outaouais natal, pour adapter ce chef-d’œuvre romanesque du Lac-Saint-Jean. »

1 commentaire
  • Roch Brunette - Inscrit 6 août 2018 16 h 50

    A André Lavoie au sujet de votre article paru dans Le Devoir le 6 août 2018. Paysages du cinéma québécois: l'Outaouais, si loin, si proche Précisions au sujet de l’Outaouais.

    A André Lavoie au sujet de votre article paru dans Le Devoir le 6 août 2018.
    Paysages du cinéma québécois: l'Outaouais, si loin, si proche

    Précisions au sujet de l’Outaouais.

    Cher monsieur Lavoie,
    Votre article au sujet de ma région est certainement apprécié et je vous en remercie.
    Mais, je constate, respectueusement, que vous ne rendez nullement justice à l’état actuel de l’Outaouais en tant que lieu de production de films indigènes, autant documentaires que fictions, et de ses sites extraordinaires de tournages. Vous reléguer notre région à un certain passé pseudo-glorieux en citant d’anciennes productions comme La bête lumineuse et Grey owl. L’Outaouais possède des talents forts et prometteurs qui réussissent à produire grâce à leur passion extraordinaire pour le cinéma et certaines initiatives financières du Fonds des médias du Canada et de Téléfilms Canada, des films contemporains d’ici et qui ont souvent un rayonnement national.

    Mais votre perception de notre région est excusable, en partie, puisque notre industrie médiatique régionale n’a pas la reconnaissance qu’elle mérite et l’appui financier qu’elle a si grandement besoin de nos propres décideurs et élus locaux.

    Montréal et, dans une certaine mesure, Québec l’ont compris. Pour ces raisons, le cinéma québécois demeure donc surtout Montréalais et un peu Québécois (la ville). Heureusement, il existe encore une poignée de cinéastes, comme Sébastien Pilote au Lac Saint-Jean et Sonia Bonspille-Boileau en Outaouais, qui portent l’étendard de leur région. Ils sont l’avenir du cinéma en régions au Québec et certainement pas que des Bêtes lumineuses.

    Roch Brunette
    Producteur indépendant basé en Outaouais depuis plus de 25 ans.
    Ex-commissaire du film pour les villes d’Ottawa et de Gatineau (2007 à 2011)

    Ps. j’ajouterais à votre liste de talents qui ont «grandis» dans l’Outaouais : Claude Lalonde, scénariste, Ronald Plante et Louis Durocher, directeurs de photographie, Arianne Louis-Seize