Bo Burnham et l’âge ingrat

«Je me considère chanceux de l’avoir eue», dit Bo Burnham (à gauche), réalisateur néophyte de 27 ans, de son actrice, Elsie Fisher (à droite), qui incarne à merveille l’insécurité de l’adolescence.
Photo: Entract Films «Je me considère chanceux de l’avoir eue», dit Bo Burnham (à gauche), réalisateur néophyte de 27 ans, de son actrice, Elsie Fisher (à droite), qui incarne à merveille l’insécurité de l’adolescence.

Kayla a 14 ans. Lorsqu’on la rencontre au début du film Eighth Grade, dont elle est l’irrésistible héroïne, elle enregistre une vidéo pour sa chaîne YouTube. Comme on le découvrira sous peu, seul son père, qui l’élève seul, prend le temps de fréquenter ladite chaîne. Mais Kayla persiste, offrant des billets destinés à donner confiance en eux à ses pairs — mais au fond surtout à elle-même. Premier film de Bo Burnham, lui-même une vedette de YouTube et de Comedy Central, Eighth Grade est à la fois d’une acuité douloureuse et d’une drôlerie merveilleuse.

« Je voulais proposer un film sur la jeunesse qui ne serait pas nostalgique ou axé sur les souvenirs. Je n’avais pas envie de revisiter ma propre adolescence. Sortir de mon expérience personnelle et arrimer mon regard à celui des jeunes qui sont adolescents en ce moment même : c’était l’idée », résume le cinéaste néophyte.

Pour l’anecdote, Bo Burnham, 27 ans, s’est lancé sur YouTube en 2006 en y mettant en ligne une de ses chansons satiriques. La suite tient du success story à l’américaine. Bref, la plateforme de visionnement au cœur d’Eighth Grade, il connaît.

« Enfant, je ne m’imaginais pas devenir réalisateur. À la rigueur, je me voyais plutôt devenir comédien. La réalisation est quelque chose qui m’est un peu tombé dessus, lorsque je me suis lancé sur YouTube. Au fil des ans, je me suis rendu compte que l’aspect qui me plaisait le plus était l’écriture et la réalisation. De là, le désir d’écrire et de réaliser un film a grandi. »

S’ensuivirent de longues recherches en ligne.

« J’ai regardé des quantités de vidéos publiées par des jeunes, dont plusieurs vues par dix ou douze personnes à peine. Kayla est née comme ça, à partir de ce que je voyais, entendais et percevais. Le regard que ces jeunes portent sur eux-mêmes : c’est ce que je voulais traduire avec le plus de justesse possible. Et, qui sait, mettre en lumière des voix qui se démarquent. »

Des millions de jeunes filles

Amalgame de cette myriade d’adolescentes qui s’expriment sur Snapchat ou YouTube, Kayla possède cette qualité magnifique et rare au cinéma : elle est authentique. Elle a le front et le menton constellés de boutons d’acné qu’elle dissimule, à l’école, avec du fond de teint, et en ligne, avec des filtres, entre autres détails clés.

Mal à l’aise dans son corps en pleine métamorphose, Kayla est en somme à l’image de millions de jeunes filles qu’on peut croiser partout, sauf au cinéma justement, média qui préfère la peau lisse et les lignes harmonieuses. Cela tend à changer, mais lentement.

Très peu pour Eighth Grade.

Mais, au fait, Bo Burnham a-t-il d’office envisagé un premier rôle féminin ?

« Dans mon esprit, ç’a toujours été clair que je voulais créer un personnage féminin, oui. De manière générale, les vidéos que les filles produisent à cet âge sont beaucoup plus intéressantes que celles des garçons, qui parlent surtout de jeux vidéo et de trucs du genre. Les filles mettent leur âme à nu. »

C’est exactement ce que fait Kayla dans ses vidéos en affichant un air dégagé derrière lequel on devine, tour à tour, inconfort, tristesse, mais aussi espoir et joie. La gestuelle un brin figée, à l’instar du sourire : le non-verbal donne toujours l’heure juste et en la matière, la comédienne Elsie Fisher n’est rien de moins que phénoménale.

« Je me considère chanceux de l’avoir eue. Elle avait déjà joué un peu, enfant, mais avait délaissé le jeu. Donc elle avait de l’expérience, mais elle n’était pas dans le circuit des enfants-acteurs. Elle possédait une part de cette insécurité de Kayla en même temps qu’une capacité d’aller au-delà. »

En ligne et en vrai

Complètement en phase avec l’héroïne, Elsie Fisher emporte l’adhésion de la première à la dernière scène, suscitant une forte réponse empathique. Lorsqu’on suit Kayla à une fête au bord d’une piscine où elle s’est mise au défi d’aller, on a des nœuds dans l’estomac pour elle en la voyant assaillie par une crise de panique au moment d’enfiler son maillot.

Cette séquence précise se déroule peu après que Kayla eut mis en ligne une capsule où elle aborde la question de la confiance en soi. Or, entre ce qu’elle dit et ce qui survient ensuite, il y a un monde.

« J’aimais le principe de cultiver les contrastes entre la vie qui est dépeinte en ligne et celle qui est vécue pour vrai », note Bo Burnham, qui recourt auxdits contrastes à des fins comiques ou dramatiques, parfois les deux en même temps.

Côté intemporel

À terme, et on ne peut s’empêcher de le faire remarquer à ce dernier, en dépit de la prémisse de son projet, ce qui frappe le plus dans son film consacré à l’adolescence aujourd’hui, c’est combien celle-ci correspond à maints égards à celle d’hier, au fond.

« C’est exact : il y a un côté intemporel à certains enjeux, à certaines angoisses. Cela dit, il y a une prise de parole par l’entremise des nouvelles technologies qui, elle, est sans précédent. »

À l’issue d’Eighth Grade, on n’a qu’une seule envie : faire comme Bo Burnham et écouter aussi.

Eighth Grade (V.O.)

Comédie dramatique de Bo Burnham. Avec Elsie Fisher, Josh Hamilton, Emily Robinson, Jake Ryan, Fred Hechinger, États-Unis, 2018, 94 minutes.