La nostalgie n’est plus ce qu’elle était

«Images», de Robert Altman, a valu le prix d’interprétation féminine à Susannah York au Festival de Cannes en 1972.
Photo: Arrow Films «Images», de Robert Altman, a valu le prix d’interprétation féminine à Susannah York au Festival de Cannes en 1972.

À chaque ère ses révolutions technologiques. Et à chaque révolution technologique, l’annonce du trépas de tout ce qui a précédé. Le cinéma n’y échappe pas, lui qui devait mourir avec l’avènement de la télévision. Florissant il n’y a encore pas si longtemps, son principal sous-produit, le support physique destiné à la consommation du septième art à la maison, est à présent jugé obsolète : place à la lecture en continu et à la vidéo à la demande. Mais voilà, l’objet séduit encore maints passionnés. Suffisamment pour assurer la réussite de sociétés de niche, telle Arrow Films, basée à Londres. Partenaire de Fantasia, en cours jusqu’au 2 août, cette compagnie se spécialise dans le répertoire, le culte et l’horreur. Mike Hewitt, chef de la mise en marché, revient sur les grandes orientations à l’origine d’un succès étonnant, et qui va croissant, Arrow Films ayant inauguré une filiale en Amérique du Nord.

À la fondation d’Arrow Films, en 1991, le marché de la vidéo à la maison — VHS, puis DVD — était en plein boom. Ce temps est révolu, et les clubs vidéo sont chose du passé. Pourtant, Arrow continue de tirer son épingle du jeu avec le support physique qu’est le Blu-ray.

Mike Hewitt: La compagnie était, à sa création, un distributeur régulier sélectionnant des titres marginaux : surtout des comédies de stand-up ou de petits films susceptibles de rapporter un profit raisonnable à ce moment-là.

Vers le milieu des années 2000, Arrow a commencé à jeter son dévolu sur des films un peu plus prestigieux, comme Cinema Paradiso (Giuseppe Tornatore, 1988), mais ce n’est qu’à partir de 2009 que la compagnie s’est lancée dans le « contenu de marque », avec deux films de genre : House by the Cemetery (Lucio Fulci, 1981) et Macabre (Lamberto Bava, 1980), par le l’intermédiaire d’une nouvelle division : Arrow Video.

Quelques suppléments étaient inclus, comme c’était alors la norme pour les DVD. Ces éditions originales, ainsi que la sortie subséquente de classiques horrifiques, dont Dawn of the Dead (George Romero, 1978), ont séduit les amateurs, qui y ont vu des éditions à collectionner.

Les « quelques suppléments » sont devenus depuis très abondants chez Arrow, ce qui augmente les coûts de production. Mais on a dû conclure qu’il s’agissait d’un bon investissement pour intéresser et fidéliser la clientèle ?

MH: Au fil des ans, Arrow Video (et peu après, Arrow Academy, façonnée à l’intention d’un public plus cinéphile) a raffiné son modèle en ajoutant de la valeur à chaque sortie sous forme de livrets d’accompagnement et de suppléments (documentaires, entrevues, commentaires audio, etc.). Tout ce qu’on peut trouver, dont on peut obtenir les droits, ou qu’on peut commander spécialement.

Ceci, afin de donner aux amateurs l’édition ultime de leurs films favoris, ou encore de leur fournir une introduction en profondeur à des bijoux oubliés. Nos producteurs sont eux-mêmes des fans, et ils ont établi un éthos selon lequel ils confectionnent les éditions qu’ils voudraient eux-mêmes posséder.

Arrow s’enorgueillit d’une forte présence sur les réseaux sociaux, réclamant et écoutant les commentaires. On assiste également à plusieurs festivals au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada afin d’être « sur le plancher » avec les amateurs, recueillant leurs idées et recommandations pour de futures éditions. Arrow revendique avec beaucoup de fierté le surnom qu’on lui a accolé de « Criterion pour les fans de genre ».

À ce propos, hormis sa division répertoire Arrow Academy, pourquoi Arrow Films a-t-elle jugé bon focaliser son attention sur le culte et l’horreur, y consacrant toute la branche Arrow Video ?

MH: Les classiques et le cinéma international font partie de l’ADN d’Arrow depuis le début, mais on s’est aperçu qu’il y a un public passionné et nostalgique pour le produit de genre.

Les amoureux d’horreur et de cinéma de genre sont assez uniques au sein des groupes de fans. Ils sont fervents et très instruits en ces domaines. De nombreux festivals et conventions leur sont dévolus à travers le monde, d’une manière qui ne s’applique pas aux amateurs de comédies ou de drames sentimentaux. C’est une sous-culture qui soutient énormément ses membres (je parle par expérience personnelle). Ces derniers aiment toute l’approche du genre et la manière dont ils l’ont vécue en grandissant.

Plusieurs des films indépendants les plus profitables de l’histoire du cinéma sont des films d’horreur : The Texas Chainsaw Massacre (Tobe Hooper, 1974),Evil Dead (Sam Raimi, 1982), The Blair Witch Project (Eduardo Sánchez et Daniel Myrick, 1999)…

Et de ça découlent de formidables histoires quant au tournage de ces films. Justement, Arrow Video ne se borne pas à ressortir les films, mais revisite leur historique de production, distinguant des cinéastes clés, mais aussi des équipes d’effets spéciaux, des scénaristes, des acteurs, et plus.

Tout ça résonne très favorablement auprès des fans, et bien qu’il s’agisse d’une décision commerciale visant à se démarquer des compétiteurs, ça traduit la volonté de l’équipe.

Plus récemment, on a accru le soin apporté aux restaurations, qu’on veut techniquement irréprochables. On s’assure en outre de mettre la main sur la version la plus complète possible de chaque titre, certains films ayant connu plusieurs versions depuis leur sortie initiale.

Arrow collabore régulièrement avec les cinéastes et les directeurs photo concernés, par exemple avec John Carpenter et Dean Cundey pour la restauration 4K de The Thing (1982).

Vous avez évoqué la spécificité des amateurs d’horreur : comment expliquez-vous leur fidélité envers le support physique ?

MH:Nous sommes (je m’inclus encore) une culture de collectionneurs ; c’est dans notre nature et c’est conforme à notre niveau élevé d’enthousiasme pour le genre.

L’horreur a connu d’énormes avancées à la fin des années 1960, avec entre autres Mario Bava et George Romero, ce qui a engendré un nouvel esprit d’indépendance en réalisation, lequel s’est accru massivement durant les années 1970 avec David Cronenberg, Wes Craven, John Carpenter, Dario Argento, Lucio Fulci, etc.

Il existe une nostalgie, un terme emblématique, de cette vague d’horreur là. Et quoique la plupart des fans d’Arrow soient d’un certain âge (35 ans et plus), plusieurs jeunes se montrent fascinés par le genre et son histoire.

Enfin, il faut savoir que les amateurs d’horreur sont habituellement très curieux et ouverts, et en conséquence disposés à voir des films de partout dans le monde — Amérique du Sud, Japon, Corée du Sud, différents pays d’Europe…On s’assure de satisfaire cette curiosité.