L’été de tous les dangers de RKSS

Yoann-Karl Whissell, Anouk Whissell et François Simard, qui constituent le collectif RKSS (Road Kill Superstars), reviennent avec un thriller plus ancré dans le réel, trois ans après l’acclamée odyssée geek dystopique «Turbo Kid».
Photo: Catherine Legault Le Devoir Yoann-Karl Whissell, Anouk Whissell et François Simard, qui constituent le collectif RKSS (Road Kill Superstars), reviennent avec un thriller plus ancré dans le réel, trois ans après l’acclamée odyssée geek dystopique «Turbo Kid».

Depuis le temps, on l’a compris : rien n’est plus trompeur que la quiétude apparente des petites villes. Il n’en fut toutefois pas toujours ainsi, d’où la difficulté du jeune Davey, 15 ans, à convaincre son entourage que le gentil voisin est en réalité cet élusif tueur en série responsable des récents meurtres d’enfants dans les communautés avoisinantes. C’est l’été 1984, Reagan est au pouvoir, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, se plaît-on à croire. Mais qu’arriverait-il si Davey avait raison ? La réponse dans Summer of 84, présenté à Fantasia et à l’affiche le 3 août. Tout en poursuivant dans le filon nostalgique qui a fait le succès de son premier long métrage, Turbo Kid, le collectif RKSS tourne le dos au pastiche au profit d’une approche plus sérieuse du suspense. On rit quand même, faut pas croire.

Il s’agit, en l’occurrence, de la première fois que les membres de RKSS — alias Road Kill Superstars —, Anouk Whissell, Yoann-Karl Whissell et François Simard, travaillent à partir d’un matériau narratif dont ils ne sont pas à l’origine.

« Après Turbo Kid [hommage aux ersatz fauchés de Mad Max et autres Cherry 2000], on a reçu plusieurs offres, et on avait ce désir très conscient de démontrer qu’on pouvait sans problème adapter un scénario écrit par quelqu’un d’autre, réaliser une commande », résume François Simard.

Le meilleur pour la fin

Si les trois complices n’ont pas écrit Summer of 84, il ne s’agissait pas moins d’un projet fait sur mesure pour eux, comme ils l’ont vite compris.

« Ç’a été un concours de circonstances chanceux, précise Yoann-Karl Whissell. On devait rencontrer un producteur à Los Angeles, mais il a eu un problème sur un de ses films. On s’est donc retrouvés avec son assistant et, comme le veut le dicton, “à L.A., tout le monde a un scénario”. Il nous a fait le “pitch” de Summer of 84. Il avait tripé sur Turbo Kid… »

Netflix devait finir le tournage de Stranger Things à ce moment-là. Plus on lisait sur la série et plus on avait de sueurs froides.

S’ensuivit le résumé d’une intrigue évoquant tour à tour Les Goonies (The Goonies ; Richard Donner, 1985), les aventures d’une bande de gamins lancés dans une chasse au trésor avec des bandits à leurs trousses, Compte sur moi (Stand by Me ; Rob Reiner, 1986), sur le périple d’un groupe d’amis partis à la recherche de la dépouille d’un camarade de classe, et, surtout, Les banlieusards (The Burbs ; Joe Dante, 1989), dans lequel Tom Hanks est certain que ses nouveaux voisins sont des meurtriers — tiens donc.

« On adore ces films, et on était intrigués. Puis là, il nous a raconté la fin, et on a tous les trois fait “Wow !” On était vraiment surpris qu’il veuille aller là », se souvient François Simard.

« C’est la fin qui nous a convaincus d’embarquer », renchérit Anouk Whissell.

Que l’on se rassure : on ne vendra pas la mèche quant au dénouement, sinon pour dire qu’il est effectivement surprenant.

Aléas de l’air du temps

Le trio amorçait à peine le tournage du film à Vancouver lorsqu’une nouvelle série de Netflix se mua en phénomène culturel. Campée au milieu des années 1980, Stranger Things relate les péripéties d’un petit cercle de copains dont le patelin est la proie de phénomènes étranges sur fond de disparition d’enfants. Oups.

« On a passé un an à élaborer un look book et à envoyer le projet partout, y compris à Netflix », relate François Savard, à présent détendu lorsqu’il y repense.

« Netflix devait finir le tournage de Stranger Things à ce moment-là, note Anouk Whissell. Plus on lisait sur la série et plus on avait de sueurs froides. On a mis du temps à la regarder, pour finalement se rendre compte qu’au-delà des parallèles évidents, les deux productions n’ont rien à voir entre elles. »

Et d’ajouter Yoann-Karl Whissell : « Le ton est tellement différent, et Summer of 84 est ancré dans le réel, pas dans le surnaturel. On n’est pas du tout dans le même genre. »

Le phénomène n’est du reste plus nouveau, les années 1980 ayant fait un retour marqué tant au grand écran que dans la kyrielle de petits écrans où se déploient désormais films et séries. C’est particulièrement le cas en horreur et en fantastique : on pense notamment au succès planétaire de Ça (It ; Andy Muschietti, 2017), d’après le roman de Stephen King, premier de deux volets dont l’action située à la fin des années 1950 fut transposée à la fin des années 1980 dans le film.

Ces films-là

L’un des maîtres du genre au cours de ladite décennie charnière, Joe Dante, confiait à cet égard au Devoir en amont d’un hommage rendu par Fantasia il y a peu : « C’est un phénomène normal. Les années 1980 sont aux cinéastes d’aujourd’hui ce que les années 1950 ont été à ceux de ma génération. »

Des propos qui font opiner de concert les trois cocinéastes.

« Oui, c’est exactement ça. On a grandi avec ces films-là et on a appris à aimer le cinéma avec ces films-là. Mais pas juste ça… Il y avait à l’époque une manière vraiment intéressante de développer les histoires, de les raconter. Les studios n’étaient pas encore obsédés par les “univers cinématographiques” et les superhéros en série. Ces films-là ne pourraient plus être faits maintenant ; pas de la même façon », soutient Yoann-Karl Whissell.

Ce à quoi on pourrait objecter que, tant que des cinéastes comme eux seront dans le décor, à l’instar des Duffer Brothers (Stranger Things), Ti West (House of the Devil) et autres David Robert Mitchell (It Follows), « ces films-là » continueront d’exister à travers une riche descendance nostalgico-horrifique.

Savoir se distinguer

Une descendance forcément distincte, quoi qu’il en soit, puisqu’une distance demeure nécessaire. Autrement, on ne fait qu’imiter, ou s’adonner à un exercice de style. Ce peut être fort concluant, mais on ne construit pas une filmographie stimulante en se bornant à reproduire et calquer indéfiniment.

Ce dont les RKSS sont on ne peut plus conscients. Du reste, de simples succédanés ne sauraient se substituer aux films originaux. Ceux-ci, ironiquement, ayant souvent été pris de haut par la critique à leur sortie.

« Ces films-là avaient une magie qui leur était propre », conclut Anouk Whissell.

Vrai. Sauf qu’on l’ignorait alors. Mais cela aussi, heureusement, on l’a compris depuis le temps.