Perdus dans le même décor

Entre les deux artistes dépeints s'élabore un étrange tango.
Photo: Maison 4:3 Entre les deux artistes dépeints s'élabore un étrange tango.

Le commentaire est lancé sur un ton amusé par des amis d’un couple d’artistes, mais il comporte sa part de vérité. Devant le ruban adhésif posé sur le plancher de leur loft pour délimiter l’espace de création dévolu à chacun, quelqu’un qualifie cela d’« un peu Dogville ». Dans Pendular, non seulement la cinéaste brésilienne Julia Murat ne semble pas craindre la comparaison avec Lars von Trier, mais elle s’en amuse, pour ensuite s’en éloigner.

Rien de plus simple que d’établir des règles lorsque tout est au beau fixe. Pour ce sculpteur (Rodrigo Bolzan) et cette danseuse chorégraphe (Raquel Karro), cette délimitation relève à la fois de l’évidence et de la fantaisie. Dans cet immense terrain de jeu délabré au coeur d’un édifice industriel à l’abandon situé dans une ville jamais nommée, tirer cette ligne en partie imaginaire signifie à la fois créer librement dans un espace à soi et se laisser imprégner de la présence de l’autre pour nourrir sa création. Il y a dans tout cela une part d’idéalisme qui ne résistera pas longtemps au choc du réel et du quotidien.

On dénote aussi un grand désir de contemplation dans l’approche de Julia Murat, distribuant surtout ses faveurs à cette danseuse à la beauté jamais tape-à-l’oeil, pourvue d’une dextérité étonnante, comme si elle était en quelque sorte son alter ego à l’écran. Sans adopter une posture distinctement féministe, la cinéaste semble placer en retrait le sculpteur, que l’on soupçonne parfois jaloux, observant sa compagne danser avec une liberté insouciante aux heures sérieuses de la création, nettement plus légère lors des soirées bien arrosées. Entre eux s’élabore un étrange tango, les deux artistes se lançant des regards parfois complices, parfois accusateurs, chacun bien installé de part et d’autre de cette curieuse tranchée, et malheur à celui ou celle qui osera la franchir.

Julia Murat ne s’inscrit jamais dans une démarche résolument psychologique, et surtout pas dans un cadre narratif ordonné. Créatrice d’ambiances, éprise de vagabondages où les chorégraphies s’élaborent à un rythme digne d’un documentaire sur l’art de la danse, la cinéaste semble peu soucieuse de fournir les clés pour comprendre l’étendue du malentendu qui se creuse petit à petit. Alors qu’un scénariste épris d’efficacité aurait fait surgir beaucoup plus tôt l’élément de discorde qui changera radicalement la dynamique de ce duo, Pendular l’expose à mi-parcours, imprégnant la suite d’une grande mélancolie.

Même refus d’expliquer, et d’illustrer, les pérégrinations extérieures de la danseuse (la caméra s’égare rarement hors de cet édifice aux murs chargés d’histoires sans doute laborieuses, et peu glorieuses), que l’on sent motivée par un désir de mieux comprendre l’homme qu’elle aime à travers un de ses vieux projets artistiques puisant dans de profondes blessures mentales. Autour de cela, et de bien d’autres enjeux dramatiques, Julia Murat prend plaisir à s’esquiver, à se tenir à l’écart plutôt que de tout scruter à la loupe. Un choix parfois déroutant, toujours singulier, où il faut forcément entrer dans la danse pour ne pas perdre pied.

Pendule (V.F. de Pendular)

★★★

Drame de Julia Murat. Avec Raquel Karro, Rodrigo Bolzan, Valeria Barretta, Renato Linhares. Brésil, 2017, 108 minutes.