«Sorry to Bother You»: parler blanc

«Sorry to Bother You» revêt, tant dans son esthétique que dans ses effets, un côté «cheesy» propre aux années 1980 absolument irrésistible.
Photo: Les Films Séville «Sorry to Bother You» revêt, tant dans son esthétique que dans ses effets, un côté «cheesy» propre aux années 1980 absolument irrésistible.

C’est l’histoire d’un jeune homme pauvre mais ambitieux. Un jeune homme qui, afin de gravir les échelons de la réussite, met de côté ses valeurs et principes. Une fois parvenu, non pas au sommet, mais tout près, il réalise son erreur : pensant monter, il n’a fait qu’aller toujours plus bas. Le héros du film Sorry to Bother You étant par surcroît noir dans un monde où les occasions sont réservées aux Blancs, à la dimension « fable », puisque morale il y a, s’ajoute une satire audacieuse de la notion de racisme systémique.

Premier film de Boots Riley, rappeur militant, Sorry to Bother You revêt, tant dans son esthétique que dans ses effets, un côté « cheesy » propre aux années 1980 absolument irrésistible. Or, derrière sa science-fiction au rabais et son réalisme magique bricolé, l’auteur énonce un propos mûrement réfléchi, brillant. L’interprétation savoureuse ne gâte rien.

Campée en Californie, l’action se déroule dans un présent alternatif. Maintenir une existence décente est ardu, et de plus en plus de gens s’en remettent à Worry Free, une société qui garantit gîte et couvert en échange de contrats de travail à vie. Prison et travaux forcés, grosso modo, mais au moins les murs de béton sont-ils peints en rose.

Prise de conscience

Cassius « Cash » Green (Lakeith Stanfield) n’en est pas là, mais il en arrache. Locataire du garage de son oncle, il espère s’en sortir grâce à un nouveau boulot en télémarketing. Hélas, on lui raccroche au nez dès qu’il ouvre la bouche. Jusqu’au jour où un collègue âgé (Danny Glover) lui suggère d’utiliser une « voix blanche » afin de « rassurer » et de « mettre en confiance » ses interlocuteurs (un autre genre de « speak white »). Un acteur blanc double alors Stanfield en un effet joyeusement absurde qui rend encore plus choquante, par contraste, la réalité dénoncée.

Ô surprise, non seulement Cash parvient-il à générer ladite voix, mais il se révèle prodigieusement doué pour le faire. Ses ventes explosent et, bientôt, le voici à bord de l’ascenseur doré de la compagnie, en route vers la gloire et la richesse.

Pendant ce temps, Detroit (Tessa Thompson), son amoureuse, prépare une exposition à forte teneur politique tandis que son cousin et collègue Salvador (Jermaine Fowler) s’implique dans un mouvement syndical naissant à l’initiative de Squeeze (Steven Yeun), un militant itinérant. Chacun incarne une facette de la lutte que Cash fait tout pour éviter, avant que sa conscience le rattrape.

Surcroît d’originalité

Ce n’est qu’une fois placé en présence de Steve Lift (Armie Hammer), président mégalo de Worry Free, privilégié parmi les privilégiés, que Cash comprend qu’il a en face de lui la lie de l’humanité.

Sorry to Bother You : une fable et une satire, donc, mais aussi une ode au syndicalisme et au communautarisme. Dans l’univers créé par Boots Riley, les Blancs dominent en vertu d’un capitalisme qui, conçu à leur image, favorise les iniquités raciales.

À cela, le cinéaste oppose un héros et un ensemble de personnages majoritairement noirs, dont on est invité à partager la perspective, le point de vue, sur ce présent pas si alternatif que cela finalement.

Parfois brouillon dans son exécution, et plein de panache néanmoins, Sorry to Bother You séduit et stimule ; éveille, en somme. C’est là un film qui fourmille d’idées originales et subversives, en plus d’être d’une pertinence rare.

Sorry to Bother You

★★★ 1/2

Comédie fantaisiste de Boots Riley. Avec Lakeith Stanfield, Tessa Thompson, Armie Hammer. États-Unis, 2018, 105 minutes.