Tim Wardle et l’invraisemblable vérité

Non seulement les triplés furent-ils séparés, mais ils le furent «à dessein». À leur insu, Bobby, Eddy et David étaient des cobayes. De quelle manière exactement? Il faut voir le documentaire.
Photo: Métropole Films Non seulement les triplés furent-ils séparés, mais ils le furent «à dessein». À leur insu, Bobby, Eddy et David étaient des cobayes. De quelle manière exactement? Il faut voir le documentaire.

Le fait d’être confondu avec quelqu’un d’autre n’a rien de bien inusité. Or, pour Bobby Shafran, le phénomène prit une tournure incroyable lorsque, à son arrivée au Sullivan County Community College en 1980, tout un chacun se mit à le saluer en l’appelant… Eddy, Eddy Galland. Le cochambreur de ce mystérieux double, son étonnement passé, mit Bobby en contact avec Eddy. Séparés à la naissance, les jumeaux monozygotes firent l’objet d’un article sur lequel tomba David Kellman, qui crut alors avoir la berlue en croisant son propre reflet dédoublé. À partir de cette prémisse improbable mais véridique, le documentaire Three Identical Strangers lève le voile sur une histoire bien plus sombre qu’il n’y paraît.

Photo: Métropole Films Tim Wardle

« Au fil du temps, on m’a présenté beaucoup de sujets pour des documentaires potentiels, de telle sorte qu’à un certain moment, je suis devenu malgré moi un peu blasé. Dans ce milieu, vient un temps où on a l’impression d’avoir tout vu », confie le documentariste Tim Wardle, qui a notamment oeuvré à la BBC.

Et puis, un jour, se présenta cette histoire invraisemblable, mais pourtant vraie. Une histoire passionnante sur le plan humain, et touchant par surcroît à des enjeux fondamentaux, telles les notions de destinée et de libre arbitre.

Sujets récalcitrants

Présentant deux volets distincts, Three Identical Strangers repose en première partie sur des archives et une reconstitution « docufictive ». Survient au mitan un point de bascule, après quoi un volet relaté au présent prend le relais, avec à la clé un mystère à élucider.

Un mystère dont on n’avait pas vu venir les ramifications effarantes.

Ainsi le film évoque-t-il d’abord les proverbiales « 15 minutes de gloire » que connurent les triplés : entrevues télévisées sur les plus grands plateaux d’alors, apparitions au cinéma, invitations aux soirées les plus exclusives…
 

Par habitude, car c’est inéluctable, on attend le moment du désenchantement. On ne dévoilera pas de quelle manière celui-ci s’est manifesté, mais on dira simplement que, compte tenu des développements subséquents, il n’eût pas été surprenant que les principaux intéressés refusassent de participer au documentaire.

« Durant cette période où les médias se les arrachaient, plusieurs personnes leur ont fait quantité de promesses non tenues : “On va faire de vous des stars, on va faire un film sur votre vie, etc.” Ils ont été trahis à répétition. Donc, oui, ç’a été très difficile de les convaincre. On ne peut pas s’étonner qu’ils aient du mal à faire confiance aux gens. C’est d’autant plus compréhensible une fois qu’on a été exposé à toute l’histoire. »

Séparés à dessein

Car vint un temps, une fois l’aveuglement du strass dissipé, où des questions émergèrent. Tenter d’y répondre signifia pour les frères remonter jusqu’à l’agence ayant coordonné leurs adoptions respectives.

S’ensuivit une découverte qui a encore l’heur de glacer le sang des décennies plus tard.

Non seulement les triplés furent-ils séparés, mais ils le furent « à dessein ». C’est-à-dire qu’aucun des parents adoptifs ne fut avisé de l’existence des deux autres frères. « On les aurait pris tous les trois », s’exclame avec une consternation toujours vive le père d’un des trois hommes.

Ils ont aimé le résultat. C’était cathartique, je pense ; j’ai senti du soulagement. Je leur ai fait une promesse, ils ont pris le risque de me faire confiance malgré leurs mauvaises expériences.

C’est qu’en amont de tout cela, un projet obscur avait été mis en place et continuait de suivre son cours au sujet de l’auguste débat scientifique entre l’inné et l’acquis, débat visant à déterminer ce qui, de l’hérédité ou du milieu, a le plus d’incidence dans le développement des individus. À leur insu, Bobby, Eddy et David étaient des cobayes. De quelle manière exactement ? Il faut voir le documentaire.

Expérience cathartique

Pendant la production, Tim Wardle fut à ce propos touché bien plus qu’il ne s’y serait attendu par ces considérations quant à la prééminence de l’inné ou de l’acquis.

« Je suis devenu père pendant le tournage, et lorsque notre fils est né, j’ai été frappé par le fait qu’il avait de toute évidence une personnalité. Ça pourra sembler naïf, mais, moi qui ai étudié en psychologie, je pensais jusque-là que le milieu avait une plus grande incidence sur le développement que l’hérédité. Mais alors, comment expliquer cette personnalité ? C’est l’une des questions centrales du film lorsqu’on observe les parcours de Bobby, Eddy et David. »

Tim Wardle appréhendait-il la réaction finale ? « Ils étaient très contents ; ils ont aimé le résultat. C’était cathartique, je pense ; j’ai senti du soulagement. Je leur ai fait une promesse, ils ont pris le risque de me faire confiance malgré leurs mauvaises expériences, et j’ai tenu parole. Juste ça, je pense que ç’a été réparateur. »

Près de quarante ans après qu’on leur eut promis de porter leur vie au grand écran, voici que cela survient enfin, mais par le truchement d’un documentaire, et non d’un drame biographique.

Ce qui constitue, au fond, le dénouement idéal pour une histoire vraie plus étrange qu’une fiction.
 

Three Identical Strangers prend l’affiche le 20 juillet.