Debra Granik: la jeune fille et la nature

Dans «Leave No Trace», la réalisatrice américaine Debra Granik s’arrime au regard d’une adolescente aux multiples responsabilités, au-delà de son jeune âge.
Photo: Joel C Ryan Invision / via Associated Press Dans «Leave No Trace», la réalisatrice américaine Debra Granik s’arrime au regard d’une adolescente aux multiples responsabilités, au-delà de son jeune âge.

Ils sont comme des fantômes dans la forêt. Ombres furtives glissant entre les arbres ou tapies dans les sous-bois, Will et sa fille Tom, 13 ans, vivent sans laisser de traces, écologiques ou autres. Surtout « autres », d’où le titre : Leave No Trace. C’est là le mantra du tandem dont le domaine est un vaste parc national sis à proximité de Portland, en Oregon. C’est la vie recluse et illégale que le père, un veuf et un vétéran atteint du syndrome de choc post-traumatique, a choisie. Quant à Tom, elle n’en a jamais connu une autre. Évidemment, ce n’est qu’une question de temps avant que le monde les rattrape.

Ici comme dans son superbe Winter’s Bone, Debra Granik arrime son regard à celui d’une adolescente à qui incombent des responsabilités, une existence, au-delà de son jeune âge, avec une nature immuable en toile de fond.

« Le roman de Peter Rock est basé sur une affaire réelle ayant fait l’objet d’un article, précise la cinéaste. J’ai tout de suite aimé la spécificité de cette prémisse, de son contexte aussi : le Nord-Ouest pacifique. L’histoire soulevait plein de questions intéressantes quant aux raisons ayant poussé cet homme à tourner le dos à la civilisation en amenant son enfant avec lui. C’est en soi intrigant. Comment survivent-ils ? Vont-ils se faire prendre ? Que va-t-il se passer alors ? »

Si le film répond à ces trois dernières questions, celles concernant les motivations profondes de Will restent, pour la plupart, en suspens. C’est en l’occurrence l’une des forces de Leave No Trace. « On ne les connaît pas : Will et Tom sont deux inconnus lorsqu’on les rencontre. On ne peut donc pas savoir pourquoi ils agissent comme ils le font. À mesure qu’on les côtoie, on en apprend davantage, mais somme toute peu. Ce serait comme ça si on les croisait dans la vraie vie, et j’imagine que je voulais… préserver ce principe d’un dévoilement minimal, plus réaliste. On les suit sur une certaine période, mais on n’a un accès que très limité à qui ils sont. En même temps, j’aimais l’idée de travailler en m’imposant ces limites-là ; travailler à partir de ce que j’apprendrais si je tombais sur eux par hasard, à un moment X, sans savoir ce qui s’est passé avant et ce qui adviendra ensuite. »

C’est particulièrement vrai en ce qui concerne le personnage de Tom (Thomasin McKenzie), la véritable protagoniste, en cela que c’est d’abord à travers son point de vue qu’est relaté le récit et qu’elle est celle qui le propulse.

Tout ce qui est tu

Avec une infinie sensibilité, Debra Granik permet au spectateur de découvrir l’adolescente alors qu’elle se découvre elle-même, graduellement, Tom manifestant une curiosité et un intérêt légitimes pour ce vaste inconnu qui se déploie hors des bois.

« C’est drôle, car c’est aussi ce qu’a vécu Thomasin par rapport à son personnage. Il faut savoir que le film a été tourné dans la continuité chronologique, alors ce processus de “découverte” s’est vécu à tous les niveaux. » D’où, jumelée à un talent indéniable, l’absolue authenticité qui se dégage de la composition de la jeune actrice d’origine néo-zélandaise. Face au toujours intense et habité Ben Foster (Hors-la-loiHell or High Water), Thomasin McKenzie s’efface initialement avant de gagner en présence, en détermination tranquille, jusqu’à s’imposer totalement, en adéquation parfaite avec son personnage.

Une autre belle performance est celle de Dale Dickey, matriarche des montagnes terrifiante dans Winter’s Bone, qui offre un tout autre type de figure maternelle à l’héroïne. Propriétaire d’un parc de roulottes, elle prendra le duo sous son aile à une jonction clé du film. Entre elle et Tom s’établira une solidarité spontanée passant par les gestes plutôt que par la parole. Surviendra alors, lentement, la transmission d’un savoir, d’une compréhension profonde des choses et des gens.

Refus de juger

Tout du long, on ne sent jamais que la réalisatrice et coscénariste (avec Anne Rosellini, comme pour Winter’s Bone) juge Will, ce père qui a entraîné sa progéniture dans un mode de vie en deçà de la frugalité. Les situations qu’elle filme sont parlantes : à chacun de se faire une tête.

« C’était d’emblée une évidence pour moi, de ne pas porter de jugement. Qui suis-je pour juger ces gens que je ne connais pas, justement ? Ce serait alors seulement ma toute petite — et très limitée — opinion à propos d’une situation dont je sais très peu de chose. Porter un jugement sur cette situation, sur ceux qui la vivent, ç’aurait équivalu à tuer le film. Ou en tout cas à tuer le film que je voulais faire. Je préfère maintenir une approche anthropologique, m’intéresser, être utile, et non prétendre détenir une quelconque vérité à propos d’enjeux qui me dépassent. On peut se demander “pourquoi ?” sans répondre nécessairement. »

Leave No Trace

Le film prend l’affiche le 13 juillet.