Boots Riley, la révolte subversive

Avec «Sorry to Bother You», le rappeur Boots Riley signe un premier film original, subversif.
Photo: Emma McIntyre Agence France-Presse Avec «Sorry to Bother You», le rappeur Boots Riley signe un premier film original, subversif.

Cassius Green, la mi-vingtaine, vit à Oakland dans le garage de son oncle. Il a beau être surnommé « Cash », il n’a pas un sou. Problème qu’un emploi en télémarketing résoudra, espère-t-il. Hélas, on lui raccroche systématiquement au nez. C’est alors qu’un collègue plus âgé lui suggère, pour amadouer ses interlocuteurs, d’utiliser sa « voix blanche ». Cash est noir et, dans le présent alternatif de Sorry to Bother You, c’est un problème si l’on espère quelque avancement social. Alternatif ? Vraiment ? Entre réalisme magique et science-fiction politique, le rappeur Boots Riley signe un premier film original, subversif, vivifiant… Et, surtout, pertinent.

L’acteur Lakeith Stanfield (Snoop Dog dans le film Straight Outta Compton), lui aussi rappeur, incarne Cash, un héros qui, contrairement à la recette éprouvée, ne cherche pas sa voix : il en possède d’emblée une. L’ennui, c’est que personne ne l’écoute. Jusqu’à ce qu’il se découvre des aptitudes remarquables pour simuler ladite « voix blanche » — l’effet est accompli avec un merveilleux sens de l’absurde en doublant le comédien avec un acteur blanc.

« J’ai toujours pensé que les pouvoirs donnés à un superhéros reflètent la vision du monde de leurs créateurs, explique Boots Riley. Par exemple, si on donne à un superhéros une force extraordinaire et la capacité de se battre et de terrasser quiconque, on suggère alors que les problèmes du monde sont d’ordre physique, matériel, et qu’ils peuvent être réglés par la force. Dans cette vision du monde, en sous-texte, les pauvres réduits à voler seront “heureusement” tabassés par Superman. Maintenant, si le pouvoir imparti à Cash est de pouvoir se soustraire au racisme comme par magie… »

Cela sous-tend que le monde est raciste. Dans le film, la démonstration s’avère à la fois désopilante et d’une cruelle acuité.

Embrasser la révolte

Cash a également ceci de particulier qu’il esquive toute forme de lutte, appâté par un rêve de réussite sociale désormais à sa portée. Grâce à sa maîtrise de la « voix blanche », il s’élèvera bien haut avant de réaliser qu’il est en réalité tombé bien bas.

Sa copine Detroit (Tessa Thompson ; Creed), une artiste contestataire dont l’action suit la parole, son cousin Salvador (Jermaine Fowler ; sitcom Superior Donuts), aussi collègue qui s’éveille aux droits du travail, de même que Squeeze (Steven Yeun ; série The Walking Dead), un syndicaliste militant, constituent autant de tenants d’une forme ou d’une autre de rébellions auxquelles Cash se soustrait invariablement avant de comprendre son erreur.

« En fait, ces personnages-là sont tous une version de moi. Déjà, à l’école secondaire, j’étais engagé dans des organisations radicales. »

De fait, Boots Riley, 48 ans, est la progéniture de parents très engagés dans la lutte pour les droits civiques. « En concevant Cash, je me suis trouvé, au fond, à imaginer mon parcours si j’avais fait les choix inverses ; si j’avais refusé de m’engager, de me révolter », résume-t-il.

Métaphore et radicalité

En arrière-plan de l’action du film, comme un motif, on voit en panneaux d’affichage et en publicités télévisées des réclames pour une société de développement toute-puissante. Laquelle société prend en charge les gens en leur vendant comme un paradis ce qui équivaut pourtant à vivre dans des cellules de prison aux couleurs pimpantes. Le président de cette compagnie, Steve Lift, joué par Armie Hammer d’Appelle-moi par ton nom (Call Me by Your Name), est en l’occurrence le plus gros client de la boîte où travaille Cash.

Horrifiante, la dégénérescence capitaliste qu’incarne Lift est, dans la réalité parallèle du film, non seulement acceptable, mais tentante. Comme un régime fasciste qui se mettrait en place, insidieusement…

Sur ce plan, Boots Riley confiait au Guardian avoir recouru à des procédés relevant de la science-fiction parce que « la science-fiction est le lieu où beaucoup d’auteurs radicaux vont se cacher, parce qu’on peut y dissimuler ses idées dans des métaphores ».

« Je le pense, réitère-t-il. Je n’aime pas quand les considérations, disons, philosophiques et les concepts et tout ça, sont explicités. Et donc la métaphore pour parler du monde dans lequel on vit par le truchement d’un monde inventé, oui, bien sûr. »

Renversement des rôles

Pour autant, Boots Riley ne martèle jamais son message. L’image et l’action qui s’y déroule, ainsi que les décisions dont l’une et l’autre résultent, parlent d’elles-mêmes.

Ainsi les personnages principaux sont-ils tous noirs, y compris le héros. Les quelques Blancs occupent des rôles périphériques. Le « gangster », ici « corporate gangster », méchant de l’histoire, est blanc. Tout est affaire de contexte et dans Sorry to Bother You, on assiste à un renversement de la représentation cinématographique dominante. Entre autres exemples d’un parti pris intégré plutôt que surligné.

À terme, en réponse au capitalisme sauvage (dont les conséquences sont illustrées avec un jusqu’au-boutisme réjouissant dans le film), s’impose la nécessité du communautarisme.

Là encore, le propos prend forme à partir de ce qui est montré plutôt que de ce qui est dit. Le film aurait été produit par un grand studio avec lequel Boots Riley aurait probablement dû batailler pour faire respecter son choix de ne pas recourir à des dialogues explicatifs.

Très personnel

Tout du long, il se dégage de ce coup d’essai tonique une liberté créative palpable.

« Vous savez… Quand j’ai commencé à écrire le scénario, je ne me suis mis aucune limite. Je savais qu’à cause de ma musique, des gens le liraient et ça m’allait, qu’un film se fasse ou pas. J’ai entrepris ce projet comme un roman, mais en scénario. On pourra juger que c’est politique, et ce l’est, mais c’est surtout très personnel. J’ai voulu traiter d’enjeux dont je parle dans mon quotidien, qui me touchent. Sauf que je ne suis pas du genre à m’en tenir à une ligne directrice et à n’en pas dévier. Je trouve que ça bêtifie à la longue, que ça ralentit le processus de pensée. Toutes les suggestions qu’on m’a faites pour que je simplifie, je n’en ai pas tenu compte », conclut Boots Riley.

Ce dont on lui sait éternellement gré.

Sorry to Bother You

Le film prend l’affiche le 13 juillet.