Claire Denis: solitude amoureuse

La cinéaste Claire Denis et l’actrice Juliette Binoche ont présenté «Un beau soleil intérieur» au Festival du film francophone d’Angoulême en août dernier. C’est la première fois que les deux artistes tournaient ensemble.
Photo: Yohan Bonnet Agence France-Presse La cinéaste Claire Denis et l’actrice Juliette Binoche ont présenté «Un beau soleil intérieur» au Festival du film francophone d’Angoulême en août dernier. C’est la première fois que les deux artistes tournaient ensemble.

Un beau soleil intérieur a en son centre une héroïne : Isabelle. Or, ce qui frappe au bout d’un assez court moment dans le film, c’est combien ce sont les hommes qui y parlent. D’abord d’eux-mêmes, longuement. Puis d’Isabelle, décrivant qui elle est, ce qu’elle devrait faire, et comment… Mais ils ne lui parlent pas à elle, pas vraiment. De telles scènes reviennent, comme un leitmotiv, exacerbant l’impression d’isolement qui se dégage d’Isabelle, une peintre qui cherche à sortir de sa solitude amoureuse.

Souvent, la cinéaste Claire Denis (J’ai pas sommeil, Vendredi soir, White material) filme ces hommes à une distance relative, dans un premier temps, tout en captant l’écoute et les réactions d’Isabelle (Juliette Binoche) en gros plan : on chemine avec elle.

« Ces passages sont davantage des monologues, oui. Il n’y a pas de réel dialogue », explique la cinéaste Claire Denis, jointe à Londres, où elle termine le mixage sonore de son prochain film, High Life, son premier en anglais. Et de poursuivre : « Est-ce que c’est comme ça, ou est-ce que ça illustre la perception d’Isabelle, qui ne trouve pas l’homme avec qui elle pourrait entrer en dialogue ? Ils existent tous, et elle aussi par conséquent, dans un monologue. »

D’après Roland Barthes

Pas étonnant puisqu’à l’origine du film se trouve un des ouvrages phares de Roland Barthes : Fragments d’un discours amoureux. Une inspiration plus qu’une source adaptée, on le précise, où l’on peut lire entre autres idées incarnées dans le film : « L’amoureux ne cesse en effet de courir dans sa tête, d’entreprendre de nouvelles démarches et d’intriguer contre lui-même. »

Ce qui me fait peur dans les dialogues, c’est qu’on a parfois l’impression qu’ils ne sont là que pour expliquer ce qu’on pourrait ne pas comprendre dans le film, alors que là, avec Christine [Angot], il y avait ce travail sur les mots qui, comme on dit en français, reviennent à parler pour ne rien dire

L’amoureuse, en l’occurrence, qu’est Isabelle, ne fait que cela dans le film : suranalyser, multiplier les initiatives et se court-circuiter elle-même.

« Pour ce film, je savais que je voulais collaborer avec Christine Angot, parce que son écriture m’émeut et parce qu’elle possède… cette capacité d’aborder le dialogue amoureux comme dans les Fragments, mais en le rendant plus spécifique à cette femme », note Claire Denis au sujet de l’auteure de L’inceste, Les désaxés ou encore Rendez-vous, connue aussi comme chroniqueuse polémiste à l’émission On n’est pas couché.

Verbe et paradoxe

Ensemble, les coscénaristes opèrent un détournement, ou peut-être une critique, d’un concept clé énoncé en ouverture de l’essai où Barthes évoque une « place de parole » en précisant qu’il s’agit de la « place de quelqu’un qui parle en lui-même, amoureusement face à l’autre (l’objet aimé), qui ne parle pas ».

Le film, lui, s’intéresse au contraire à « l’objet » prétendument « aimé » par celui qui parle : c’est Isabelle, que cette cacophonie de l’incommunicabilité renvoie à un silence intérieur assourdissant. Isabelle, qui tente vaille que vaille de faire briller, en elle encore, le soleil du titre.

Ce faisant, Claire Denis met en place un intéressant paradoxe. En cela que ce plus récent long métrage est, dans son essence même, très parlé, au sein d’une filmographie qui s’est jusqu’ici beaucoup caractérisée par ses silences.

Mais voilà : le résultat est identique, d’où le paradoxe. Jamais autant de mots n’ont-ils traversé un des films de Claire Denis, et pourtant ces mots produisent le même effet que le silence.

« Ce qui me fait peur dans les dialogues, c’est qu’on a parfois l’impression qu’ils ne sont là que pour expliquer ce qu’on pourrait ne pas comprendre dans le film, alors que là, avec Christine, il y avait ce travail sur les mots qui, comme on dit en français, reviennent à parler pour ne rien dire. Parler pour ne rien dire, ou dire toujours la même chose. »

Ou « tourner en rond », comme l’exprime Isabelle en rentrant d’une soirée lourde avec un acteur qui n’a rien trouvé de mieux pour essayer de la séduire que de lui infliger, ad nauseam, ses doléances professionnelles, existentielles et matrimoniales, dans cet ordre, avec en sous-texte un peu subtil « on va chez toi ? ».

Émouvante Binoche

Cette scène, Juliette Binoche la joue avec un mélange formidable de patience et d’exaspération qui couve. La vedette de Trois couleurs. Bleu et Sils Maria livre dans Un beau soleil intérieur l’une de ses performances les plus émouvantes, les plus riches.

« Nous nous connaissions et je l’aime beaucoup, mais nous n’avions encore jamais eu l’occasion d’une rencontre professionnelle. Comme nous avons le même agent, elle a lu une première mouture du scénario et m’a dit tout de suite : “Écoute, Claire, ce coup-là, c’est moi.” Et j’ai dit : “Mais oui.” Juliette est devenue Isabelle sur-le-champ, dans mon esprit. Jusque-là, je ne voyais dans le personnage que Christine et moi. »

Il résulte de la rencontre des trois femmes une chronique intime où certaines situations pourraient être comiques si elles n’étaient pas si bouleversantes, voire tragiques.

Car ces monologues qui s’entrechoquent sans que s’ouvre un canal de communication rendent la solitude, et la quête amoureuse de la protagoniste, encore plus poignante.

Un « vrai amour »

Pour le compte, ce film, la cinéaste l’a longtemps envisagé comme ses précédents. « Ce n’est qu’après que j’ai pris la mesure de tous ces mots. Pendant le tournage, j’avais l’impression de les filmer comme des paysages ; de l’air que respiraient les personnages… Du coup, je n’avais pas l’impression de filmer de la signification, mais plutôt de capter la fragilité du personnage, d’Isabelle. »

Isabelle qui attend ce qu’elle appelle le « vrai amour ».

« Elle attend tellement désespérément que ça fait mal. Ce n’est pas le “grand amour” qu’elle cherche, car ça, c’est impossible : on le sait, au fond. Mais le “vrai amour”, Isabelle le croit possible, sauf que ça aussi, c’est impossible, cet absolu-là. Il y a des moments difficiles, de violence psychologique, que j’ai voulu suggérer par la mise en scène, par les choix de composition, de mouvements de la caméra… »

Le thème de la solitude est récurrent dans l’oeuvre de Claire Denis. « J’ai du mal à me voir comme je suis… Mais peut-être que je ressens ça. Cette solitude », confie la cinéaste qui se tait, pensive.

Nuances de solitude

On la relance en mentionnant 35 rhums, avec ce père qui vit dans la solitude anticipée à l’approche du départ inévitable de sa fille, dont il est très proche…

« Il y a dans la solitude du père de ce film un choix moral : il faut que je laisse partir ma fille afin qu’elle s’épanouisse. Alors que la solitude d’une femme comme Isabelle, d’une femme comme moi, c’est une solitude voulue, décidée, parce que notre vie est à nous. La solitude des femmes d’aujourd’hui n’est pas la même que celle que les femmes subissaient autrefois. J’ai ma vie, mon travail, etc. Dans le temps, la vie de la femme était dans la famille, au foyer… »

Du confinement naissait l’isolement.

« Et donc aujourd’hui, cette solitude des femmes a beau être voulue et choisie, afin d’être libres… Ça n’empêche pas qu’elle peut être dure. »

Un beau soleil intérieur prend l’affiche le 15 juin.