«Le parc jurassique», toujours le plus spielbergien des Spielberg

Forte d’une campagne promotionnelle redoutable et d’effets spéciaux novateurs, cette superproduction sortie le 11 juin 1993 ramena le cinéaste Steven Spielberg au sommet.
Photo: Universal Pictures Forte d’une campagne promotionnelle redoutable et d’effets spéciaux novateurs, cette superproduction sortie le 11 juin 1993 ramena le cinéaste Steven Spielberg au sommet.

C'était, et de loin, la production le plus attendue cette année-là. Un film-événement comme seul Hollywood sait en faire. Ou plutôt, comme seuls une poignée de cinéastes savent en concevoir. Ce film, c’était Le parc jurassique, et son maître d’œuvre, Steven Spielberg. Des dinosaures au grand écran par le réalisateur des Dents de la mer ? Fort d’une campagne promotionnelle redoutable et d’effets spéciaux novateurs, ce blockbuster sorti le 11 juin 1993 ramena Spielberg au sommet, en plus d’engendrer une lucrative saga dont le plus récent opus paraît le 22 juin. En le revisitant 25 ans plus tard, on constate combien riche se révèle ce classique moderne sous sa divertissante surface.

Campé dans un contexte contemporain, Le parc jurassique (Jurassic Park) relate comment, lors d’une visite-test de son nouveau parc de dinosaures, un milliardaire met sans le vouloir en péril la vie de ses deux petits-enfants, d’un couple de paléontologues, d’un mathématicien, ainsi que celle des membres de sa propre équipe.

C’est que, sans surprise pour tout le monde sauf pour le richissime artisan de la catastrophe, les dinosaures ont trouvé le moyen de s’échapper de leur vaste enclos insulaire.

Science et imagination

Des années après la sortie du film, Steven Spielberg parlait encore avec un enthousiasme débordant, pour la chaîne TCM, de la prémisse du roman de Michael Crichton (concepteur original de Westworld) qui se trouve à l’origine du film.

« J’avais beau vouloir, je n’avais jamais trouvé une manière plausible de ramener des dinosaures [au cinéma]. Jusqu’au jour où Michael Crichton est parvenu à élaborer une explication scientifique qui rendrait cela presque faisable. En substance, si un moustique avait piqué un dinosaure il y a 100 000 ans et qu’il avait ensuite été figé dans de l’ambre, qu’il y avait été préservé, et qu’on en ait par la suite extrait de l’ADN de tyrannosaure, ne pourrions-nous pas recréer un tyrannosaure ? C’était juste assez de science… Ça demeure pour moi l’une des combinaisons les plus géniales de science et d’imagination. »

Photo: Universal Pictures «Le parc jurassique» est un récit qui réunit toutes les forces de Steven Spielberg, qui offrait là une oeuvre-somme, voire un «best of».

Le public et la majorité de la critique furent du même avis. Or, en 1993, Spielberg avait besoin des deux. De fait, ses deux films précédents, la romance surnaturelle Pour toujours (Always) et sa relecture personnelle de Peter Pan Capitaine Crochet (Hook), s’étaient avérés de cuisants échecs, populaire pour le premier, et critique pour le second (que le réalisateur continue de ne pas aimer à ce jour).

Une œ​uvre-somme

Ceci expliquant sans doute cela, Le parc jurassique revêt des allures de valeur refuge pour le cinéaste, avec le recul. Car voici un récit qui réunit toutes les forces du cinéaste, qui offrait là une œuvre-somme, voire un best of.

La science-fiction et le film d’aventure, ici fusionnés, étaient des genres auxquels il avait déjà donné deux fleurons, soit Rencontres du troisième type (Close Encounters of the Third Kind) et Les aventuriers de l’Arche perdue (Raiders of the Lost Ark). Point crucial : le terrifiant tyrannosaure bénéficiait du même dévoilement graduel que le requin dans Les dents de la mer. À cela s’ajoutait la présence importante d’un regard d’enfant (Tim et Lex), focalisation récurrente dans la filmographie de Spielberg réalisateur, mais aussi producteur.

Dans son ouvrage The Complete Spielberg, Ian Freer allait dans ce sens en 2001 : « En combinant la randonnée implacable de Duel, la menace des Dents la mer, l’émerveillement de Rencontres du troisième type, les sorties d’affaire in extremis des Aventuriers…, le point de vue enfantin de E.T. (et très peu de 1941), ce pourrait être le film le plus spielbergien des films qu’a faits Steven Spielberg. »

Photo: Universal Pictures Steven Spielberg décrit le film comme étant «l’une des combinaisons les plus géniales de science et d’imagination».

En 1993, Richard Corliss, du Time, pointait déjà dans cette direction : « Aucun film ne pourrait lui être plus personnel. Avec ses effets de seconde génération et sa trame narrative vieille comme le monde, voilà un film dont le sujet est son propre processus, un film à propos de toutes les complexités qu’implique la fabrication d’un divertissement à l’ère de la puce électronique. C’est un film amoureux de la technologie (comme l’est Spielberg), mais qui craint d’être emporté par elle (comme lui). »

Une mise à l’épreuve

Cela étant, peut-être le thème qui, inconsciemment, raisonna le plus avec celui qui était — et est — l’une des figures les plus puissantes d’Hollywood fut celui de l’hybris : ou lorsque l’orgueil mène à la démesure, laquelle conduit à la tragédie. L’hybris possède le milliardaire John Hammond, personnage que Spielberg, fait intéressant, rend très attachant dans le film (avec un Richard Attenborough aux allures de père Noël), alors qu’il est un vil mégalomane dans le roman.

Une partie de son cauchemar pendant la production de Capitaine Crochet (et de 1941 auparavant) avait tenu à cela. Avec Le parc jurassique, Spielberg s’offrait donc une seconde chance de livrer un film non seulement spectaculaire ET personnel, mais d’un calibre encore jamais vu. Autrement dit, on peut y voir une entreprise d’introspection, une manière pour le cinéaste de se prouver à lui-même qu’il avait le talent de ses ambitions immenses, et non qu’il était simplement aveuglé par l’hybris. Mise à l’épreuve réussie, le film étant devenu le plus lucratif de l’histoire (jusqu’à Titanic), et deuxième en Amérique du Nord derrière… E.T., du même Spielberg.

En ajoutant en filigrane un élément satirique quant à la mercantilisation du cinéma hollywoodien par le biais des produits dérivés, Spielberg (se) rappelait en outre qu’il est des limites au concept de cinéma comme commerce si l’on souhaite que le cinéma, tout grand public fut-il, reste un art.

Nouvelle période

L’hypothèse d’un film-somme incorporant tout ce qui avait jusqu’alors constitué le meilleur de Spielberg se voit davantage renforcée dès lors que l’on considère la suite de l’illustre carrière de ce dernier. Ainsi, en parallèle de la production du Parc jurassique, il en était à prévoir le tournage prochain d’un futur jalon de son œuvre : La liste de Schindler (Schindler’s List), qui parut à la fin de la même année. Après les dinosaures, la Shoah.

Steven Spielberg, qui ne put résister à réaliser lui-même une suite décevante au Parc jurassique avant de se borner à produire les suivantes, a ensuite continué de privilégier des projets aux accents plus graves, tels Il faut sauver le soldat Ryan (Saving Private Ryan), I.A. Intelligence artificielle (A.I.), Rapport minoritaire (Minority Report), Lincoln, cela, même dans la légèreté apparente des Attrape-moi si tu peux (Catch Me if You Can) et autres Le terminal (The Terminal).

Premières amours

Le parc jurassique a ainsi clos de façon grandiose une période. La liste de Schindler en a ouvert une autre après que des films comme La couleur pourpre (The Color Purple ; 1984) et L’empire du soleil (Empire of the Sun ; 1987) eussent indiqué le désir du cinéaste d’explorer des voies plus dramatiques.

Avec son récent Player One (Ready Player One), une aventure futuriste se déroulant dans un univers nourri à la culture populaire des années 1980, voilà Steven Spielberg qui renoue avec ses premières amours.

Les 25 ans de Parc jurassique l’auront peut-être rendu nostalgique ?