«First Reformed»: journal d’un curé des villes

Habité, Ethan Hawke suggère sans montrer, préférant la subtilité à l’effet.
Photo: EyeSteelFilms Habité, Ethan Hawke suggère sans montrer, préférant la subtilité à l’effet.

Dans l’ambiance austère et feutrée d’un presbytère de Brooklyn, le révérend Ernst Toller consigne ses noires pensées dans un cahier. C’est à un monde en perdition qu’il songe, une bouteille de whisky à portée de main. À cela, et aussi à cette Église dont les diverses hypocrisies lui sont de plus en plus insupportables. Surtout, il est hanté par le souvenir de son fils, mort à la guerre après qu’il l’eut lui-même encouragé à s’enrôler. Rongé par la culpabilité et ébranlé dans sa foi, Toller est l’un des antihéros les plus forts qu’ait imaginés Paul Schrader. Scénariste pour Martin Scorsese de Taxi Driver et Raging Bull, Paul Schrader est aussi le réalisateur de Hardcore, sur un homme très pieux qui tente de retrouver sa fille disparue dans le milieu de la pornographie, de Mishima, oeuvre expérimentale sur le célèbre auteur japonais suicidé par hara-kiri, d’Affliction, sur un policier alcoolique obsédé par un accident de chasse et un père violent…

Crises morales et spirituelles, violence qu’on inflige et que l’on s’inflige : Scharder est un virtuose dans la création de personnages mâles isolés, torturés et tentés par une action radicale. Le coursier de drogue dans Light Sleeper en constitue un autre bel exemple. C’est même apparent dans une commande comme le remake de La féline (Cat People), avec ce vétérinaire solitaire amoureux d’une femme panthère.

Quel que soit le genre, Paul Schrader possède un talent particulier pour évoquer le tourment, l’explorant de ses causes à ses conséquences souvent tragiques.

Cela, c’est lorsqu’il est au meilleur de sa forme. Car force est de reconnaître que sa filmographie éclectique est des plus inégales. Quoi qu’il en soit, First Reformed est l’un de ses meilleurs scénarios et l’une de ses meilleures réalisations. Quant à son protagoniste, il représente la quintessence de la figure « schraderienne ».

En sous-texte, le cinéaste rend hommage, entre autres idoles, à Robert Bresson et à son Journal d’un curé de campagne, dont plusieurs thèmes et motifs sont intégrés à la trame narrative.

D’une facture confinant parfois presque à l’ascétisme, une approche en phase avec la nature de Toller, le film se déploie avec une rigueur dramaturgique et formelle exemplaire. Le travail de composition n’en est pas moins stylisé, mais il témoigne toujours d’un souci d’épure quant au nombre de couleurs et d’éléments : cette vision du clocher en pleine nuit, comme une tache laiteuse dans les ténèbres opaques ; ces plans dans le cimetière où tout, des pierres tombales au ciel en passant par les arbres dénudés par un automne humide et froid, n’est que nuances de gris…

On mentionnait Bresson, mais Dreyer et Bergman (Les communiants très présent) sont là aussi, mais jamais de manière ostentatoire ou poseuse. À 71 ans, Schrader n’a plus rien à prouver, et il se dégage de cette vingt et unième réalisation une assurance totale.

Ancien critique ayant d’abord étudié la théologie, Schrader admire ces maîtres, avec aussi Ozu, depuis ses études en cinéma : une libération pour lui après une enfance difficile vécue au sein d’une famille calviniste, branche stricte du protestantisme qu’il a souvent revisitée dans ses films.

Or, en renouvelant son exploration de préoccupations remontant à sa jeunesse et en y conviant les géants qui l’ont précédé, Schrader retrouve ce faisant une énergie, voire une fureur de tourner, qui a l’heur d’émouvoir.

Ardu mais galvanisant

Le film donne en outre à voir ce qui est, à ce jour, la performance la plus accomplie d’Ethan Hawke. Habité, il suggère sans montrer, préférant la subtilité à l’effet, et rendant ainsi encore plus saisissants, ultimement, les éclats de colère du personnage.

Schrader jette des ombres parlantes sur le visage émacié de l’acteur, auquel il réserve plusieurs gros plans remarquables de sobre expressivité.

First Reformed est ardu, et certains choix de l’auteur ne feront pas consensus, mais il s’agit d’un film d’autant plus galvanisant qu’on a l’impression d’avoir gagné, mérité chacun de ses moments de transcendance.

« Je sais que rien ne peut changer. Je sais qu’il n’y a aucun espoir », de déclarer le révérend Toller.

Que l’on souscrive ou non à ce constat, il reste que celui-ci ne s’applique pas à Paul Schrader, que d’aucuns donnaient fini et qui revient ici en force après des années d’errance artistique.

Et devant une oeuvre d’une telle qualité, on peut à tout le moins garder espoir dans le cinéma.

First Reformed (V.O.)

★★★★

Drame de Paul Schrader. Avec Ethan Hawke, Cedric the Entertainer, Amanda Seyfried, Victoria Hill. États-Unis, 2017, 108 minutes.