«Héréditaire»: péril en la demeure

Tous les comédiens s’avèrent justes, mais Toni Collette, qui incarne Annie, est tout bonnement remarquable.
Photo: Elevation Pictures Tous les comédiens s’avèrent justes, mais Toni Collette, qui incarne Annie, est tout bonnement remarquable.

Annie est une artiste reconnue pour la vraisemblance extraordinaire de ses maquettes. Dans ses décors miniatures, elle introduit des éléments de mise en scène par le biais de petits personnages. Elle se base sur des constructions et sites locaux, quoiqu’en ce moment, elle s’inspire surtout de sa propre maison, de son mari et de leurs deux enfants. Or, à l’image d’Annie qui « place » les siens dans son monde miniature, une puissance invisible semble les contrôler tous. Cela aurait-il un lien avec les rites secrets auxquels s’adonnait la mère d’Annie, récemment décédée ? Et le malaise sourd d’Annie de se muer en franche terreur dans Héréditaire, un film qui convoque le genre d’iconographie horrifique dont se nourrissent les mauvais rêves les plus prégnants.

D’ailleurs, il se dégage d’emblée une impression d’onirisme de ce premier long métrage d’Ari Aster, l’un des plus courus à Sundance. Passé une séquence d’ouverture brillante qui présente symboliquement Annie et sa famille, les Graham, à l’intérieur de la version réduite de leur propriété, ces derniers semblent de fait évoluer dans une réalité imprégnée de juste ce qu’il faut d’inquiétante étrangeté. C’est diffus mais indéniable, comme les raisons qui poussent Annie à croire que des phénomènes surnaturels ont cours chez elle.

En entrevue, le jeune cinéaste citait Carrie, de Brian De Palma, à titre d’influence majeure. C’est apparent dans ce côté songe éthéré qui vire au cauchemar baroque, mais aussi dans une évocation de la mère et de la fille en figures tour à tour divines et monstrueuses.

Aller voir Héréditaire ou pas ? La réponse de François Lévesque.

 

Affres psychologiques

Avant d’en arriver aux déchaînements furieux, Ari Aster bat la mesure avec une lenteur délibérée, égrainant les éléments d’information quant au passé plus trouble qu’il n’y paraît d’une maisonnée marquée par des traumatismes antérieurs au trépas de la mystérieuse aïeule.

S’il s’attarde principalement au point de vue d’Annie, Aster recourt volontiers à celui de la fille cadette, Charlie, qui perçoit la première des manifestations bizarres autour d’elle, à celui de Peter, le fils aîné, qui cherche l’isolement, et enfin à celui de Steve, mari et père dépassé par les événements.

À ce propos, s’il est une faiblesse à cette oeuvre redoutablement conçue et exécutée, c’est ce personnage-là. Moins étoffé, moins écrit que les trois autres, il apparaît parfois comme une simple fonction narrative et se voit qui plus est imparti d’actions et de raisonnements pas toujours plausibles, même dans ce contexte narratif particulier.

Une lacune qui est cela dit largement compensée par les trois autres membres du clan dont les profils psychologiques se révèlent à la manière de portes qui s’ouvrent sur d’autres portes ouvrant sur d’autres portes encore.

Tous les comédiens s’avèrent justes, mais Toni Collette, qui incarne Annie, est tout bonnement remarquable. Elle parvient à moduler avec une vérité saisissante le parcours de cette femme perturbée qui prend lentement mais sûrement conscience de l’ampleur du danger qui guette.

À cet égard, la gradation de l’épouvante obéit, au fond, à ce mécanisme précis. On n’assiste pas tant à une surenchère d’images-chocs qu’à une succession concertée de séquences horrifiantes dont la suivante fait écho à la précédente.

Certaines d’entre elles, et on se gardera de les décrire pour en préserver l’impact, ont l’heur de tétaniser. Et si l’on est pétrifié de la sorte, c’est justement parce qu’Ari Aster a su miser sur une construction patiente, aussi minutieuse que le sont les maquettes d’Annie.

À l’instar de cette force malveillante qui domine les Graham et les dépasse, le film se joue du spectateur. Un spectateur pris de transe, rythme hypnotique aidant, et qui finit par entrer en symbiose avec les personnages, avec leur sort.

Avec leur cauchemar.

Héréditaire (V.F. de Hereditary)

★★★★

Drame d’horreur d’Ari Aster. Avec Toni Collette, Alex Wolff, Milly Shapiro, Gabriel Byrne, Ann Dowd. États-Unis, 2018, 127 minutes.