«L’arche d’Anote»: le canari de l’environnement

Les premières victimes des bouleversements climatiques sont souvent les plus pauvres. C’est pourquoi on suit le parcours de Sermary, mère de six enfants.
Photo: EyeSteelFilm Les premières victimes des bouleversements climatiques sont souvent les plus pauvres. C’est pourquoi on suit le parcours de Sermary, mère de six enfants.

L’archipel qui forme la République des Kiribati est situé au milieu de l’océan Pacifique et au niveau de l’équateur, ce qui la protégeait des ouragans, et des tumultes du monde moderne. Ce barrage symbolique se fissure peu à peu, fragile comme un château de cartes, laissant sa population, plus de 100 000 habitants, à la merci des changements climatiques, parfois d’une puissance dévastatrice. Comme d’autres peuples insulaires, il a du mal à faire entendre sa voix dans le concert (cacophonique) des nations.

Le cinéaste québécois d’origine suisse Matthieu Rytz a décidé de lui donner la parole dans Anote’s Ark, suivant à la fois les plus hautes autorités du pays et quelques-uns de ses citoyens vivant dans des conditions très modestes ; tous sont égaux devant la menace qui risque de faire disparaître leur territoire de la carte.

Son premier protagoniste pourrait ressembler à un proche parent de Barack Obama, mais Anote Tong, président de 2003 à 2016, ne rêvait pas de ratisser la planète et de courir les conférences internationales. C’est l’urgence de la situation qui l’a forcé à devenir un ambassadeur du climat, prenant un ton posé pour décrire ce qui affecte déjà son coin de pays, à commencer par la présence incongrue d’ouragans, et la possibilité bien réelle de déménager la population d’ici quelques décennies.

On l’a souvent répété, et Matthieu Rytz en fait une autre démonstration, les premières victimes de ces bouleversements imprévisibles sont souvent les plus pauvres. C’est pourquoi il suit le parcours de Sermary, mère de six enfants, l’une des 75 personnes admissibles à une loterie annuelle offrant des permis de travail aux Kiribatis en Nouvelle-Zélande, ce qui l’oblige à s’éloigner de sa famille. En plus de cet immense déracinement, elle plonge tête première dans un environnement qui ne ressemble en rien au sien (son arrivée à l’aéroport d’Auckland en dit long sur son choc culturel), espérant des jours meilleurs pour elle et les siens — mais où ? Quelque part sur les 2200 hectares dans les îles Fidji achetés par son gouvernement en cas de désastre ?

Avec Anote’s Ark, Matthieu Rytz célèbre la beauté fragile de ce lieu unique, illustrant aussi la simplicité quotidienne de ses habitants, ni très riches ni très outillés pour faire face aux calamités. Et on dénote une certaine ironie à le voir observer un groupe de Japonais dissertant sur la faisabilité d’une ville sous-marine, et dont les représentations numériques seraient nettement plus séduisantes si elles étaient destinées à un quelconque film de science-fiction. Cette arche 2.0 symbolise sans doute aussi notre abdication tranquille devant un phénomène qui semble bien se moquer des accords de Paris.

Anote Tong, maintenant retiré des affaires de l’État, continue de porter le cri d’alarme de son peuple, une manière d’éviter la dépression, comme à une autre époque où il voyait déjà l’ampleur démentielle de la tâche. Grâce à sa dévotion, de plus en plus de gens connaissent cette ancienne colonie britannique devenue indépendante en 1979 (moment où l’on avait épuisé toutes les réserves de phosphate), mais d’autres n’ont pas tort de le considérer comme le canari dans la mine, celui qui paye de sa vie le saccage des autres.

 

L’arche d’Anote (V.F. de Anote’s Ark)

★★★

Documentaire de Matthieu Rytz. Canada, 2018, 77 minutes.