Ari Aster, la terreur en héritage

Les maquettes, que l’on voit à la séquence d’ouverture, jouent un rôle central dans le film et sont l’œuvre d’Annie (Toni Collette, re-mar-quable), qui partage son temps entre sa création, ses deux enfants et son conjoint. Tous sont en péril, mais l’ignorent encore.
Photo: Elevation Pictures Les maquettes, que l’on voit à la séquence d’ouverture, jouent un rôle central dans le film et sont l’œuvre d’Annie (Toni Collette, re-mar-quable), qui partage son temps entre sa création, ses deux enfants et son conjoint. Tous sont en péril, mais l’ignorent encore.

Après le décès de sa mère, qui menait une existence très secrète, une femme voit sa famille assaillie par d’inquiétants phénomènes. Entre horreur psychologique et franche épouvante, Héréditaire a l’heur de terrifier avec ses relents de folie et d’occultisme. Il s’agit du premier long métrage de l’Américain Ari Aster, qui convoque des images saisissantes au gré d’une intrigue procédant à la manière d’un cauchemar éveillé. En entrevue, il confie être à la fois ravi et intimidé par les critiques dithyrambiques que s’est attirées le film depuis sa première à Sundance.

À titre d’exemple, plusieurs le placent déjà dans la catégorie des classiques comme Psychose (Psycho ; Alfred Hitchcock) et L’exorciste (The Exorcist ; William Friedkin). Excusez du peu. « Ça crée une pression. C’est flatteur, mais je ne voudrais pas que ça soulève des attentes irréalistes, ou fausses. Je souhaite juste que les gens le voient pour ce qu’il est, sans trop d’a priori. »

Qu’importe les comparaisons, Héréditaire (V.F. de Hereditary) se défend très bien tout seul.

Machination et manipulations

Révélatrice, la séquence d’ouverture place d’office le récit dans un contexted’ambiguïté alors que la caméra erre dans une pièce remplie de maquettes, s’approche d’une maison miniature, d’une chambre… Plus près… Un homme — réel — y entre, réveille son fils endormi… On coupe au vrai lieu sans que se dissipe tout à fait une impression d’inquiétante étrangeté qui ira croissant avant que l’horreur pure se déchaîne.

J’ai essayé de maintenir un équilibre en m’interrogeant toujours sur le meilleur moyen de nourrir le suspense. Jusqu’où aller dans l’horreur ? À quel moment faire intervenir la catharsis, et jusqu’où la pousser ? Je désirais surtout éviter, autant que possible, les effets-chocs faciles et les sursauts gratuits.

 

Ces maquettes jouent en l’occurrence un rôle central dans le film et sont l’oeuvre d’Annie (Toni Collette, re-mar-quable), qui partage son temps entre sa création, ses deux enfants et son conjoint. Tous sont en péril mais l’ignorent encore.

« Ça me semblait une manière intéressante d’indiquer que les personnages sont possiblement manipulés par une force extérieure, comme des figurines. La maison de poupées devient une métaphore représentant la situation de cette famille dont les membres, éprouvés par différentes épreuves graduellement révélées, sont en quelque sorte dénués de volonté. »

Montrer et suggérer

Afin de renforcer, subtilement, cette idée, Ari Aster et la conceptrice visuelle Grace Yun (First Reformed de Paul Schrader) ont construit l’intérieur de la maison en studio en conférant à celle-ci des allures de maquette. « J’y ai filmé les acteurs de façon, d’une part, à les “réduire” dans l’espace, et d’autre part, à donner l’impression qu’ils sont surveillés de l’extérieur. »

Comme ils sont vus par les spectateurs en train de regarder le film. L’effet de mise en abyme fonctionne si bien que vers la fin, lorsque la caméra filme la demeure vide, on se demande s’il s’agit du décor ou de son pendant miniature. Parvenu à ce stade, on a été secoué par nombre de visions effrayantes.

À ce propos, Ari Aster résout avec brio un dilemme fréquent dans le cinéma d’épouvante, à savoir s’il est préférable de montrer l’horreur ou de la suggérer. Héréditaire alterne les deux approches.

« Chacune possède ses forces. J’ai essayé de maintenir un équilibre en m’interrogeant toujours sur le meilleur moyen de nourrir le suspense. Jusqu’où aller dans l’horreur ? À quel moment faire intervenir la catharsis, et jusqu’où la pousser ? Je désirais surtout éviter, autant que possible, les effets-chocs faciles et les sursauts gratuits. Je jugeais essentiel que ces tableaux horrifiques ne soient pas juste effrayants pour être effrayants ; qu’ils s’accordent avec les thèmes du film, avec la situation des personnages, qui sont rongés par la culpabilité, la peine, le doute… »

Film d’atmosphère

Une autre chose que le jeune réalisateur et scénariste tâcha d’éviter fut les influences trop manifestes.

« Évidemment, c’est impossible de ne pas être influencé du tout. Un film comme Ne vous retournez pas (Don’t Look Now ; Nicolas Roeg) a eu un impact énorme sur moi et ça se sent. Comme dans ce film, j’ai cherché à forger une certaine atmosphère, inductrice d’abord de tension et d’angoisse, puis d’effroi. Héréditaire opère à une lenteur délibérée avant que les événements se précipitent, lors du dénouement. »

Ari Aster mentionne égalementCarrie, de Brian De Palma. « Ce film a — merveilleusement — ruiné mon enfance. Des images se sont imprimées dans ma mémoire et j’en ai décelé des traces dans mon film, après coup. Un goût de l’onirisme… Les chandelles… Une expression sur le visage de Toni Collette, que j’ai filmée comme Sissy Spacek sans m’en apercevoir… »

Toni Collette, que Variety espère retrouver dans la course à l’Oscar de la meilleure actrice, à raison. Pleuvent les éloges, écrivait-on d’entrée de jeu. D’ailleurs, c’est une belle ironie qu’une oeuvre aussi cauchemardesque fasse vivre un tel rêve à son auteur.

Héréditaire prend l’affiche le 8 juin.