«La maison des syriens»: une guerre si loin, si proche

Réunion du comité de parrainage de Saint-Ubalde
Photo: Les vues du fleuve Réunion du comité de parrainage de Saint-Ubalde

De la nécessité naît la créativité : un principe cardinal pour les documentaristes, et pas seulement à cause des moyens dérisoires qui leur sont octroyés. Il faut savoir saisir le bon moment, sous le bon angle, ou savoir compter les heures devant une situation immuable, du moins en apparence.

La maison des Syriens présente une forme d’abnégation chez Nadine Beaudet (Le chant des étoiles) et Christian Mathieu Fournier (Léandre Bergeron, avec conviction, sans espoir), un tandem de cinéastes et de producteurs tournant parfois en solo, parfois, comme ici, en duo. Même si l’action se déroulait à quelques kilomètres de leur résidence dans le comté de Portneuf, leur association fut sans doute vitale pour maintenir la flamme et pallier un manque : les protagonistes dont tout le monde parle, une jeune famille de réfugiés syriens perdue dans les limbes d’une crise internationale, se font attendre parmi les citoyens du village de Saint-Ubalde. Et c’est bien malgré eux.

Ce qui ne devait être qu’une démarche d’observations pendant quelques semaines, le temps de voir à l’oeuvre un comité de parrainage d’une dévotion exemplaire, s’est peu à peu transformé en apologie de la patience devant la complexité de cette entreprise charitable et délicate. Avec leurs compétences diverses, et leur évidente inexpérience dans ce domaine assez pointu de l’accueil de réfugiés, chaque réunion observée par les cinéastes permet de saisir l’ampleur de la tâche, la multiplicité des enjeux et l’importance de garder le cap au milieu de ce système kafkaïen.

La longue attente durera plus d’un an, permettant à Beaudet et à Fournier de s’attacher, et nous avec eux, à une foule de personnages colorés, enthousiastes, et de tous les horizons — au propre comme au figuré. Car La maison des Syriens bat en brèche, mais sans tambour ni trompette, l’homogénéité de la ruralité québécoise, là où des gens de toutes les générations se donnent la main et où il est possible de croiser Nawal, une immigrante d’origine tunisienne qui a pris mari et pays, Noël, un Québécois d’origine syrienne établi ici depuis des décennies, et bien sûr, le temps d’une scène mais sans en faire tout un plat, un esprit chagrin dénonçant la générosité candide de ses concitoyens.

Il faut dire que celle de Margot Moisan apparaît assez exceptionnelle, elle qui accepte de prêter la maison de ses parents pour en faire le refuge de trois personnes meurtries par une guerre qui peut sembler si loin vue de Saint-Ubalde. Les deux cinéastes ont visiblement craqué pour cette femme digne et directe, ponctuant cette chronique d’une arrivée annoncée et sans cesse reportée, elle qui accepte la situation avec la sagesse de celle qui en a vu d’autres.

Cette charmante résidence, dont le comité prend soin au fil des saisons — les quatre vont défiler sans exception ! —, symbolise de belle manière une hospitalité toute québécoise, cristallisant aussi les joies, les peines, les espoirs déçus et l’euphorie d’un groupe de citoyens apprenant à la dure les dédales de l’État, les collectes de fonds et la justification constante d’un projet tardant à se matérialiser. On voit ce qu’ils apprennent, et on savoure ce qu’ils nous enseignent : une solidarité exemplaire, une impossibilité d’être insensible à la furie du monde actuel, une compréhension fine des arbitrages à orchestrer lorsque l’ailleurs doit poser ses valises ici.

Le documentaire est présenté à la Cinémathèque québécoise et au Clap.

La maison des Syriens

★★★ 1/2

Documentaire de Nadine Beaudet et Christian Mathieu Fournier. Québec, 2018, 80 minutes.