«Ava»: l’effrontée voilée

Mahour Jabbari dans «Ava»
Photo: Sweet Delight Pictures / Grasshopper Film Mahour Jabbari dans «Ava»

En l’espace de quelques mois, deux films coiffés du même titre, Ava, ont surgi sur nos écrans, donnant de l’adolescence féminine une vision d’une rare gravité, et au ton très personnel. Son héroïne, la cinéaste française Léa Mysius la dénude pour mieux en révéler toutes les contradictions, mais celle de la cinéaste montréalaise d’origine iranienne Sadaf Foroughi, couverte de la tête aux pieds, arrive de plus en plus mal à camoufler la colère qui la ronge.

Même si l’on perçoit difficilement le chaos perpétuel d’une ville comme Téhéran, Sadaf Foroughi se cantonnant le plus souvent dans des intérieurs étouffants et une école à la décoration austère, la chape de plomb morale qui encercle ses habitants est bien présente. Or, la rigidité des parents, celle des professeurs, sans compter la futilité des chicanes entre camarades de classe, tout cela présente un air familier en nos contrées, des résonances que l’on pourrait croire impossibles tant ce monde semble éloigné du nôtre.

Or, rien de plus universel qu’une crise d’adolescence, mais ici, elle se construit patiemment, la cinéaste ne cherchant jamais à rassurer des adultes en quête de mode d’emploi : d’élève modèle, Ava (dévouée Mahour Jabbari) devient peu à peu rebelle, recluse, taciturne, insolente. Ses aspirations de violoniste se voient contrecarrées par une mère autoritaire dont le statut de médecin renforce le sentiment de supériorité, qu’un père aimable mais souvent absent n’arrive pas à contenir.

L’animosité se transforme alors en guerre ouverte, donnant parfois lieu à des scènes humiliantes pour la jeune fille, dont une visite obligée chez la gynécologue, ou une violente séance de remontrances devant la mère de la meilleure amie d’Ava, point de bascule de cette descente aux enfers.

Car au-delà des rivalités et des paris amoureux parfois stupides — Ava s’y engage comme si sa vie en dépendait —, c’est ce désespoir propre à cet âge que décrit Sadaf Foroughi, y injectant beaucoup d’elle-même jusqu’au tout dernier plan du film, son héroïne semblant lui passer le relais pour continuer sa route. Et le voile qu’elle porte recouvre peut-être ses cheveux et sa pudeur, mais ne camoufle jamais ses sentiments confus, et encore moins sa rage à l’égard de parents projetant sur elle leurs peurs et leurs échecs.

Beaucoup à partager

Tourné dans une relative clandestinité, Sadaf Foroughi ayant quelque peu masqué ses intentions aux autorités iraniennes, Ava affiche certaines ambitions esthétiques, évoquant tout à la fois les déchirements psychologiques propres aux films d’Asghar Farhadi (Une séparation), la débrouillardise de la jeunesse dans le cinéma de Jafar Pahani (Le cercle) et la vérité dépouillée devant la caméra d’Abbas Kiarostami.

Sa démarche demeure nettement plus modeste, usant souvent d’une caméra statique pour saisir l’intensité dramatique, ou de quelques cadrages incongrus qui ne servent pas toujours avec justesse son propos.

Si elle a encore beaucoup à apprendre, elle a aussi beaucoup à partager sur une société que l’on aurait parfois tort de croire à des années-lumière de la nôtre. Il faut dire que l’adolescence apparaît souvent comme une galaxie en soi…

Ava

★★★

Drame de Sadaf Foroughi. Avec Mahour Jabbari, Leili Rashidi, Bahar Noohian, Shayesteh Sajadi. Canada, 2017, 107 minutes.