«La maison des Syriens»: l’art exigeant de la patience

Les documentaristes Nadine Beaudet et Christian Mathieu Fournier racontent l’histoire d’un comité de parrainage prêt à déployer tous les efforts pour accueillir une famille syrienne.
Photo: Izabel Zimmer / Les vues du fleuve Les documentaristes Nadine Beaudet et Christian Mathieu Fournier racontent l’histoire d’un comité de parrainage prêt à déployer tous les efforts pour accueillir une famille syrienne.

Evlyne Haddad, son conjoint Hani Hreiz et leur fillette Lamitta ignoraient sûrement tout du village de Saint-Ubalde dans la région de Portneuf, trop occupés à survivre sous les bombes et au milieu du chaos infernal de la guerre en Syrie. Mais à un moment très précis de leur vie, cet endroit, ils l’ont vite imaginé comme un petit coin de paradis, et surtout leur seule et unique planche de salut.

Or, ce n’est pas leur histoire que nous racontent les documentaristes Nadine Beaudet (Le chant des étoiles, Le cosaque et la gitane) et Christian Mathieu Fournier (Nallua, Léandre Bergeron, avec conviction, sans espoir) dans La maison des Syriens. C’est d’abord celle d’un comité de parrainage prêt à déployer tous les efforts pour accueillir cette petite famille, trois personnes parmi 12 millions de Syriens déplacés à l’intérieur ou à l’extérieur de leur pays dévasté. Rénovation d’une maison, activités de financement, combat dans les dédales de l’État et du système scolaire (pour assurer leur francisation), les protagonistes ont appris la débrouillardise, mais surtout l’art exigeant de la patience.

Cette attente propre à anesthésier la plus grande des ferveurs, les deux cinéastes voulaient l’observer et mettre en lumière un autre aspect de la ruralité, ou plutôt battre en brèche certains préjugés, observant des gens volontaires, ouverts sur le monde. Or, ils le reconnaissent, « l’attente aussi nous a surpris », confesse Nadine, filmant les premières réunions quelques semaines à peine avant l’arrivée soi-disant imminente de la famille, soit en janvier 2016. Ils auront alors tout le temps qu’il faut pour illustrer le passage des saisons à Saint-Ubalde et montrer aussi jusqu’à quel point cette entreprise était complexe et délicate.

Une armada humanitaire

Photo: Les vues du fleuve «La maison des Syriens» raconte l'histoire d’un comité de parrainage prêt à déployer tous les efforts pour accueillir une famille syrienne.

Même si le couple de cinéastes habite à 20 km de son sujet, ce long processus avait ses inconvénients. « Nous étions rendus aux 4/5 du montage, et la famille n’était toujours pas arrivée, évoque aujourd’hui Christian sur un ton amusé. Nous espérions une belle fin. »

Jusqu’à ce qu’elle survienne, ils ont croisé plusieurs personnages attachants, et parfois même surprenants. Nawal Hanchi, une immigrante d’origine tunisienne bien enracinée dans la région, fut fort utile pour faciliter les contacts en langue arabe avec cette famille qui ne parlait ni anglais ni français, et Noël Malo, un Québécois d’origine syrienne qui n’a pas mis les pieds dans son pays depuis… 46 ans, apporte une autre perspective sur le thème du déracinement.

Entre eux et les membres du comité, véritable petite armada humanitaire, émerge la figure de Margot Moisan. Cette femme a accepté de bonne grâce de prêter la maison de ses parents, un don aussi généreux qu’imposant. Les deux cinéastes ignoraient qui elle était. « Nous voulions bien sûr la rencontrer, et on est tombés sur un véritable personnage, se réjouit Christian. Elle est devenue la narratrice, l’image de la grand-mère du Québec, celle qui réconforte, sur laquelle on peut s’appuyer. »

L’enthousiasme est partagé par Nadine. « Ce n’est pas le comité de Saint-Ubalde qui accueillait une famille syrienne, c’est toute une communauté, et Margot l’incarne très bien par son ouverture d’esprit, son bon jugement et sa simplicité désarmante. »

Comme un voilier sur la mer

Photo: Les vues du fleuve Nawal Hanchi, une immigrante d’origine tunisienne, fut fort utile pour faciliter les contacts avec cette famille qui ne parlait ni anglais ni français.

Le portrait n’est pourtant pas toujours idyllique, et sans esquiver la question de l’intolérance et de la xénophobie, les cinéastes ont choisi d’y faire une brève allusion lors d’une séance d’information où une certaine tension était palpable. « Dans l’attente, tout n’est pas rose, admet Christian, et on voulait montrer que la peur et la méfiance étaient aussi présentes en milieu rural, sans s’y attarder, car le comité ne s’y est pas attardé. »

« Ça existe dans la société québécoise, enchaîne Nadine, mais ce n’est pas ça qui prime. Le comité de Saint-Ubalde, je le vois comme un voilier sur la mer : il traverse toutes sortes d’épreuves, mais il maintient le cap. »

Ce n’est pas jouer au divulgâcheur que de révéler que l’attente de toute une communauté fut largement récompensée, les deux cinéastes préférant ranger leur caméra une fois le miracle accompli. Mais après plus d’un an d’observation, de tournage et d’attente, ils voulaient boucler la boucle de belle façon. « Quand nous sommes allés les chercher à l’aéroport, se souvient Christian avec émotion, ce qu’ils possédaient tenait dans le coffre de ma voiture : c’était tout ce qu’il restait de leur vie en Syrie. » Plus tard, le film de Nadine Beaudet et Christian Mathieu Fournier leur a fait comprendre à quel point Saint-Ubalde serait pour eux bien plus qu’une terre d’accueil.

La maison des Syriens prendra l’affiche au Cinéma Beaubien à Montréal et au cinéma Le Clap à Québec le vendredi 11 mai.