«Claire l’hiver»: traverser l’apathie

La réalisatrice incarne son personnage principal avec tout le naturel que commandait cette première fiction imprégnée de réalisme.
Photo: La distributrice de films La réalisatrice incarne son personnage principal avec tout le naturel que commandait cette première fiction imprégnée de réalisme.

Quatre ans après la fin de ses études, Claire cherche à passer à travers un autre hiver d’incertitudes, d’angoisses, de peurs. Sans emploi, sans galeriste, en rupture amoureuse et, nouvelle brique sur sa tête, avec une lettre de refus de bourse : la jeune artiste ne manque pas de raisons de déprimer.

Et il y a ce cargo spatial qui menace de s’écraser, comme le rappelle le service d’information public.

Avec un humour grinçant, et un soin presque obsessif pour ses plans (fixes ou caméra à l’épaule), Sophie Bédard Marcotte se révèle une cinéaste assurée et assumée. Contrairement à son personnage terriblement angoissé, qu’elle incarne avec tout le naturel que commandait cette première fiction imprégnée de réalisme. Sa Claire n’est pas un autoportrait, et Claire l’hiver n’est pas une autofiction.

Auteure jusque-là d’un seul autre titre, le documentaire J’ai comme reculé, on dirait (2017), la réalisatrice et scénariste propose un récit contemporain, pragmatique et poétique. L’incertitude de sa jeune professionnelle n’est ni fantaisiste ni exagérée. Ses angoisses conduisent par ailleurs à des petites folies, des oeuvres bricolées avec des objets du quotidien et filmées en une suite de plans fixes, comme des temps morts narratifs.

L’ennui, la lassitude et l’impression de ne rien faire (de bon) sont source de création, autant pour la cinéaste que pour son personnage, une photographe. La mise en abîme de Claire l’hiver appelle à la ténacité et à la débrouillardise. Un mur peut se dresser devant l’artiste, elle finira par monter son exposition, un peu, finalement, comme la cinéaste aura réussi à faire son film.

La métaphore hivernale fait de la saison froide une étape dure et inévitable. Mais elle aura une fin et sera suivie, pas de doute, d’un printemps, d’un Nouveau Monde, nom associé à la Symphonie no 9 de Dvorák citée par la cinéaste.

À la manière du Robert Morin de Yes sir ! Madame…, Sophie Bédard Marcotte fait de la caméra un personnage. L’outil sert de confident, tout comme il est pris à témoin, souvent en complice des personnages filmés — et pas seulement de la Claire du titre.

L’approche intimiste est de nature féministe. Si Claire s’inspire de la photographe Francesca Woodman, Bédard Marcotte, elle, s’offre en disciple de Chantal Akerman, dans sa manière de se filmer de dos, de filmer à travers les fenêtres. À moins que cette scène de déneigement soit un clin d’oeil à Micheline Lanctôt, sa mentore, et à son récent Autrui.

L’ennui comme sujet est toujours un pari risqué. Bien qu’encore à ses débuts, Sophie Bédard Marcotte n’a pas eu peur de se l’approprier. Parfois, le récit manque effectivement de souffle, mais il ne s’enlise pas dans l’absence d’intrigue.

Et puis, il y a quand même des moments de folie, à l’instar des petites sculptures que Claire bricole. Deux séquences d’animation, réalisées par le complice Joël Morin-Ben Abdallah, mettent du piquant à cette aventure en cul-de-sac. Malgré les moments difficiles, il n’est pas permis de s’évader, ce à quoi contribuent aussi les passages musicaux de la non moins dramatique symphonie de Dvorák.

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Claire l’hiver

★★★ 1/2

Drame de Sophie Bédard Marcotte. Québec, 2017, 65 minutes. À la Cinémathèque québécoise.