L’art ludique et rassembleur de Rafael Lozano-Hemmer

L’œuvre «Body Movies», créée à Rotterdam en 2001
Photo: FIFA L’œuvre «Body Movies», créée à Rotterdam en 2001

Rafael Lozano-Hemmer crée des oeuvres à grand déploiement qui utilisent les technologies, les espaces publics — et les gens. Le réalisateur Benjamin Duffield expose la démarche de cet artiste mexicano-canadien dans Megalodemocrat : The Public Art of Rafael Lozano-Hemmer, le documentaire qui ouvre ce jeudi le Festival international du film sur l’art (FIFA).

« Si tu regardes au premier niveau, les oeuvres ont l’air très ludiques. Mais pour moi, c’est ce qui permet aux gens d’entrer facilement en contact avec les pièces, raconte au Devoir Benjamin Duffield, qui croit que les adultes oublient trop souvent que jouer est important. Ce côté ludique aide à attirer le monde. »

Une fois ce contact établi par le jeu, une réflexion peut ensuite s’amorcer naturellement chez le participant. « Qu’est-ce que je suis en train de faire ? Quel type de technologie est utilisé ? Qu’est-ce que l’artiste veut dire ? poursuit le réalisateur montréalais. J’ai été ému par les réactions des gens. Ils embarquaient avec un grand sourire. La possibilité de participer dans l’art, j’ai trouvé qu’on ne voyait pas ça très souvent. »

À New York, en 2013, Lozano-Hemmer a créé Voice Tunnel ; une oeuvre installée dans le tunnel Park Avenue, qui a été ouvert aux piétons pour la première fois en près de 200 ans. Des projecteurs étaient activés par des messages vocaux laissés par les passants.

Dans Body Movies, créé à Rotterdam en 2001, les silhouettes des participants étaient agrandies et projetées sur la surface d’un immeuble, où d’autres images étaient diffusées, laissant place à un jeu d’ombres géant.

Installée à Istanbul en 2013, l’oeuvre Vicious Circular Breathing demandait au participant de se tenir dans une pièce hermétique vitrée, où il respirait l’air déjà respiré par les visiteurs précédents. « Je ne peux pas croire que tu me fais faire ça… » lance d’ailleurs Rafael Lozano-Hemmer quand il entre, à l’invitation du réalisateur, dans sa propre création interactive, où ça sent mauvais et où on ne sait pas quel virus peut s’y promener. Reliés à la pièce, des sacs de papier se gonflaient et se dégonflaient 10 000 fois dans la journée, soit selon la fréquence respiratoire normale d’un adulte au repos.

L’art que crée l’artiste Rafael Lozano-Hemmer a besoin du public pour exister. Ce n’est pas une métaphore. Si le public ne participe pas, le projet n’est rien. C’est cette notion de risque qui a captivé Benjamin Duffield, au point de se lancer dans une aventure qui a duré 10 ans et qui l’a fait voyager dans 25 villes à travers le monde pour documenter le travail de Lozano-Hemmer. « Dans ces oeuvres, des gens qui ne se connaissent pas réagissaient ensemble, se regardaient dans les yeux. Pour les humains, c’est quelque chose qu’on a de moins en moins dans nos vies. »

Démocratiser l’art et les lieux publics

Rafael Lozano-Hemmer a fait des études en chimie physique. Il se décrit comme un artiste « généraliste » qui ne peut ni dessiner ni jouer d’un instrument. « Le travail d’un artiste sans “talent” est de se glisser dans les interstices, entre les différents médias », explique-t-il dans le documentaire. Et de sortir « de la boîte », pourrait-on ajouter.

« Des installations comme celles que Rafael fait, surtout dans les espaces publics, ça devient de plus en plus important parce que ça aide à reconnecter les personnes et à les faire réfléchir sur ce qu’est l’art », affirme M. Duffield. Selon lui, l’espace public doit être réapprivoisé « pour que les gens ne sortent pas juste pour faire des courses et acheter des choses ».

L’espace public permet aussi à l’art d’être accessible à tous, riches ou moins riches. Sans avoir besoin d’aller dans un musée. D’ailleurs, même si les pièces peuvent être très chères à concevoir, M. Lozano-Hemmer évite que les commanditaires soient trop visibles. « [Il] veut que les gens réagissent avec les installations de manière très ouverte, explique Benjamin Duffield. Si, toutes les cinq minutes, il y a une publicité de voiture, il y a un niveau de confiance qui disparaît. La publicité brise carrément l’effet. »

Mais cette réappropriation de l’espace public par l’art n’est pas toujours réalisée en tenant compte des particularités locales du lieu où les oeuvres sont diffusées. Pour Benjamin Duffield, il ne s’agit pas d’une faiblesse du travail de Lozano-Hemmer. « Je trouve qu’une pièce qui peut se déplacer et qui peut toucher tout le monde, peu importe la langue ou le lieu, ouvre plus de portes. Ça aide à créer des liens partout. »

Le 36e Festival du film sur l’art se déroule jusqu’au 18 mars.

Megalodemocrat : The Public Art of Rafael Lozano-Hemmer

De Benjamin Duffield, en présence du réalisateur et de l’artiste, jeudi 8 mars, 19 h 30 au Monument-National.