«La forme de l’eau» — Fluidité amoureuse

Amoureuse d’une créature des mers, Elisa voit sa vie et son cœur chamboulés.
Photo: Fox Searchlight Amoureuse d’une créature des mers, Elisa voit sa vie et son cœur chamboulés.

Depuis l’enfance, le cinéaste mexicain Guillermo Del Toro s’intéresse aux contes et à toutes les créatures fantastiques qui peuplent ceux-ci. Ses héroïnes, loin d’attendre le prince charmant, prennent leur sort en mains et affrontent les monstres qui les tourmentent — la plupart, humains. Tout cela est littéral dans La forme de l’eau, Lion d’or à Venise.

Le film s’ouvre ainsi sur le traditionnel « Il était une fois… », puis présente une « princesse sans voix », Elisa (Sally Hawkins, prodigieuse). Campée au début des années 1960, l’action se déroule dans un Baltimore qui n’est pas sans rappeler le Paris du Fabuleux destin d’Amélie Poulin.

Obéissant à une routine réglée comme du papier à musique, Elisa se lève, se masturbe dans son bain, puis se rend dans un institut ultrasecret où elle fait le ménage.

Muette de naissance, elle sourit aux logorrhées de sa collègue Zelda, philosophe du chiffon. « Les plus grands cerveaux du monde travaillent ici, mais ça ne les empêche pas de pisser partout sauf dans l’urinoir », maugrée-t-elle, entre autres perles.

Puis voilà qu’arrive un caisson dans lequel se débat une créature mi-homme, mi-poisson (Doug Jones, acteur-mime d’exception).

Elisa voit dès lors sa routine chamboulée, à l’instar de son coeur.

Aller voir La forme de l'eau ou pas? La réponse de François Lévesque.

 

 

Une signature distincte

Si le Vincente Minnelli d’Un Américain à Paris (An American in Paris) ou le Michael Powell des Chaussons rouges (The Red Shoes) avaient réalisé un film d’horreur de série B du genre L’étrange créature du lac noir (The Creature from the Black Lagoon), sans doute le résultat aurait-il ressemblé à La forme de l’eau (The Shape of Water).

Magicien de l’image, Del Toro réaffirme sa prédilection pour le contraste de complémentaires ocre et turquoise. Cette dernière couleur domine dans l’appartement d’Elisa où tout, des teintes aux textures aux accessoires, évoque les fonds marins : abysses mystérieux d’où provient la bête dont s’éprend la belle. Une belle en l’occurrence orpheline, motif récurrent, comme Aurora dans Cronos et Carlos dans L’échine du Diable (et, à terme, Ofelia dans Le labyrinthe de Pan et Edith dans Crimson Peek). Bébé, Elisa fut en effet recueillie… au bord d’une rivière.

Célébration de l’autre

C’est le vil colonel Strickland (Michael Shannon, méchant pléonastique) qui a capturé la créature qu’il entend disséquer. Pendant que, guerre froide oblige, un agent double guette dans l’ombre, Elisa et son voisin Giles élaborent un plan pour libérer l’amant à écailles.

À cet égard, outre que son couple central est composé de marginaux, Del Toro donne des moments de bravoure individuels à des personnages — Giles, un artiste gai, Zelda, une femme noire, sans compter l’espion russe, un détournement du sempiternel ennemi étranger — qui en sont habituellement privés à Hollywood. Quant à Strickland, le mal qu’il incarne est le dogmatisme et la peur de l’autre. Un « autre » que Del Toro célèbre et embrasse, en appuyant un brin, sous toutes ses facettes.

Certes, on tique devant certaines invraisemblances (accès immédiat à la créature, lenteur à fuir, etc.). L’issue et sa révélation ultime s’avèrent en outre prévisibles. Mais n’est-ce pas là le lot des contes ?

La forme de l’eau (V.F. de The Shape of Water)

★★★ 1/2

Drame fantaisiste de Guillermo Del Toro. Avec Sally Hawkins, Doug Jones, Richard Jenkins, Octavia Spencer, Michael Shannon, Michael Stuhlbarg. États-Unis, 2017, 123 minutes.

★★★ 1/2