Sur le plateau de Xavier Dolan à Prague

Xavier Dolan sur le plateau praguois de «The Death and Life of John F. Donovan»
Photo: Shayne Laverdière, courtoisie de Lyla Films et Sons of Manual Xavier Dolan sur le plateau praguois de «The Death and Life of John F. Donovan»

L’Hôtel Paris Prague, qui préserve son style Art nouveau depuis sa fondation en 1904, est un des joyaux de la capitale tchèque. Dans son légendaire café, plus intime que la salle à manger, lampes d’époque et boiseries d’une finesse admirable incitent aux rêveries.

Pas la semaine dernière, alors que le Café de Paris bourdonnait comme une ruche. Xavier Dolan y tenait plateau pour son Death and Life of John F. Donovan.

Il venait de triompher aux César parisiens avec Juste la fin du monde. « Le lendemain, je repartais pour Prague, dit-il. Ces prix m’ont motivé, touché. Les Français m’ont adopté comme un des leurs. » Il s’est remis au boulot vite fait, avec une ardeur de plus.

Sur le plateau, une scène contemporaine entre une journaliste maussade (Thandie Newton) et un jeune homme de 21 ans, Rupert Turner (Ben Schnetzer), lançant un bouquin de correspondance avec John F. Donovan disparu tragiquement, tenait du dialogue de sourds.

Xavier Dolan ne tarissait pas d’éloges sur l’intelligence des interprètes. Le texte portait sur la célébrité, la violence, l’intolérance de nos sociétés ; thèmes qui lui sont chers. « Leurs dialogues seront le leitmotiv, notre phare. Je ne fais pas un film qui célèbre Hollywood. On est sur un plateau de tournage, pas sur un tapis rouge. »

« C’est un luxe quand l’histoire que vous racontez est plus importante que votre propre ego », déclarait l’Américain Ben Schnetzer, ravi de son rôle.

Luxe également pour une journaliste de suivre une semaine ce tournage à Prague. Le jeune cinéaste cajole son équipe, pousse des cris de joie quand il atteint la vérité d’un plan, hyper concentré et précis dans ses indications. On dirait un chorégraphe : « Plutôt un musicien, répond-il. Les dialogues de mes films sont musicaux. »

Il souhaite tourner à Prague le restant de sa vie. « La lumière m’inspire. Les gens sont accessibles, agréables, naturels, l’architecture est magnifique. Ici, même par temps gris, il fait moins gris qu’ailleurs. »

Objet d'un scandale

Rappelons que ce premier film en anglais du cinéaste de Mommy raconte l’histoire d’une star de télé américaine, John F. Donovan (Kit Harington), dont la correspondance innocente avec Rupert Turner, un fan londonien de 11 ans, devient l’objet d’un scandale sous la griffe d’un magazine à potins.

Une première partie du film a été tournée à Montréal l’été dernier, doublure de New York et de Philadelphie en 2006. Le segment à Londres démarrera bientôt avec le jeune Jacob Tremblay et Natalie Portman (en mère de Rupert enfant).

« Ce n’est pas un film sans hommes, mais encore un film sans pères, précise Xavier. Si j’aborde souvent les conflits mère-fils, c’est que je connais ça. »

Une production de 37 millions, des stars à la volée (Jessica Chastain, Kathy Bates, Natalie Portman et compagnie), un tournage qui voyage, des temps d’actions enchevêtrés : le film, produit majoritairement au Québec par les sociétés Lyla Films et Sons of Manual, est ultra attendu à l’automne.

« Il n’a pas encore de distributeur américain, précise la productrice Lyse Lafontaine. Xavier attend de montrer le film fait. » Elle et Nancy Grant, également productrice, rêvent de voir les États-Unis ouvrir leurs bras au cinéaste québécois. Les films Séville sont impliqués, ainsi qu’Entertainment One à l’échelle canadienne, Mars Distribution pour la France. Son film, Xavier Dolan l’a conçu accessible au grand public, en plusieurs tons, tissé d’émotion, d’action, de mystère. La pression est énorme sur ses épaules. Il assure.

La beauté tchèque

The Death and Life of John F. Donovan n’est pas une oeuvre d’époque. Sauf qu’un préambule déroulé à la vitesse d’un songe (trois minutes et demie prévues à l’écran) remonte le temps jusqu’en 1902. Il fait écho au lien épistolaire entre le célèbre écrivain d’origine praguoise Rainer Maria Rilke et un jeune admirateur, Franz Xaver Kappus. En ont émergé les mythiques Lettres à un jeune poète de Rilke, étalées sur dix ans, dont Xavier Dolan recrée des scènes de la préface.

« J’ai voulu retourner à l’origine d’une relation écrite qui a inspiré tant d’écrivains du monde, explique le cinéaste. Il y a un contraste anxiogène entre la qualité de cette correspondance et notre soif inextinguible de potins. »

Les scènes de la Belle Époque, tournées à Prague et dans sa région — la République tchèque regorge de bâtiments baroques —, se déroulent dans le film à Vienne (où le jeune Kappus fait son service militaire) et à Paris dans un salon mondain, entre autres, où Rainer Maria Rilke reçoit la lettre du jeune homme.

Pour ce décor parisien, Xavier Dolan avait fait peindre des médaillons à motifs de nuages sur soleil couchant. Les superbes costumes des figurants, souvent faits main, venaient de plusieurs pays d’Europe, sinon dessinés par le cinéaste ou son collaborateur à Prague Pierre-Yves Gayraud. Un minutieux souci du détail !

La séquence d’une promenade extérieure, sous feuilles d’automne en folie, avec chevaux et figurants devant une fausse académie militaire autrichienne, épate par sa perfection formelle.

Le film est en 35 mm, mais ce segment d’époque est tourné en 65 mm, comme d’autres séquences clés ici et là (entre 5 % et 10 % de l’ensemble). « C’est juste un petit peu moins cher que de tourner en IMAX », lance, pince-sans-rire, Nancy Grant. Christopher Nolan et Quentin Tarantino ont utilisé ce format : « Le 65 mm permet de raconter des histoires avec grandeur, estime Xavier Dolan. Plutôt que d’utiliser le noir et blanc ou des tons sépia pour exprimer le passage au passé, il apporte une beauté, une intensité qui mythifie l’époque. »

On a vu André Turpin, grand directeur photo à l’attelage de films de Xavier Dolan, se démener avec ce format-là, qui commande une grosse caméra avec grue. « Tout se miniaturise aujourd’hui et on va dans le sens inverse, soupirait-il. Il faut éclairer davantage, j’ai moins de marge de manoeuvre, c’est un cauchemar… mais c’est si beau. »

Ça résume tout.

Notre journaliste a séjourné à Prague à l’invitation des Films Séville.