La pointe sèche des frères Dardenne

Adèle Haenel, une des jeunes actrices françaises les plus inspirantes du moment
Photo: Christine Plenus Adèle Haenel, une des jeunes actrices françaises les plus inspirantes du moment

Sans doute pour la première fois à ce point sent-on la « formule » des frères Dardenne. Ou peut-être n’était-ce pas le cas dans leurs oeuvres précédentes. Difficile pour la célèbre fratrie belge, deux fois palmée d’or à Cannes, de renouveler le cadre relativement étroit du cinéma social dans sa petite ville industrielle en traquant passionnément l’humanité sous les dérobades contemporaines.

Dans La fille inconnue, avec une des jeunes actrices françaises les plus inspirantes du moment, Adèle Haenel (Les combattants), les cinéastes usent des mêmes ingrédients qui ont fait la force du Fils et du Gamin au vélo, mais sans y injecter autant de vie.

Et si Ken Loach parvient, sur une même tonalité que les Dardenne, de l’autre côté de la Manche, à étonner encore, c’est sans doute pour savoir y injecter un humour et un enthousiasme absents de la tasse de thé de la fratrie.

La fille inconnue repose sur des propositions d’ordre moral : trouver sa propre humanité n’est possible que par la reconnaissance de celle de l’autre. Et si le miroir s’est brisé, un processus doit se mettre en branle pour libérer le poids de la culpabilité.

Étrange polar

La mise en scène à pareille enseigne demeure clinique, sans gras, comme pour leur précédent Deux jours, une nuit, celui-là axé sur la répétition des scènes. Mais ici, l’état de grâce s’est perdu en route. Car ces tourments d’une jeune femme médecin rigide (Haenel, trop coincée pour susciter l’identification), bientôt transformée en détective pour redonner un nom à une à femme morte à qui elle n’avait pas ouvert la porte de son cabinet, lassent rapidement.

On pense dans cet étrange polar aux rouages parfois mal huilés, à l’inoubliable femme médecin torturée de culpabilité jouée par Élise Guilbault dans La neuvaine de Bernard Émond, tout en cherchant en vain une identique profondeur chez le personnage de la docteure Jenny Davin. Adèle Haenel incarne une figure connexe sur une seule note d’obsession, sans évoluer. Son refus de passer à autre chose la rachète, son aveu de responsabilité aussi, mais la ligne de ses mobiles demeure bien mince.

Le scénario lui-même paraît plus invraisemblable qu’autre chose, avec des revirements à l’emporte-pièce. Le comportement des personnages secondaires, dont celui de Jérémie Renier (habitué des Dardenne) en père au lourd secret, semble tiré par les cheveux. De même celui du jeune stagiaire (Olivier Bonnaud), aux décisions trop abruptes pour sembler crédibles. L’enquête menée par la jeune médecin devient si dangereuse pour elle qu’on comprend difficilement que la police l’ait tolérée si longtemps.

Bref, il est difficile de croire à cette intrigue et de s’attacher à un personnage dont la radicalité résume pourtant tout le questionnement au coeur du cinéma des Dardenne : comment ne pas sombrer dans la sous-humanité, et à quel prix ? Hélas ! Il manque de chair sur l’os pour enflammer ce processus vital de rédemption, lancé comme une bouteille à la mer.

La fille inconnue

★★★

Belgique, 2016, 106 minutes. Drame social de Luc et Jean-Pierre Dardenne. Avec Adèle Heanel, Olivier Bonnaud, Jérémie Renier, Louka Minella, Christelle Cornil, Nadège Ouedraogo, Olivier Gourmet.