Les Dardenne et la bonté du monde

Les réalisateurs Jean-Pierre et Luc Dardenne à Cannes, ce printemps, pour «La fille inconnue»
Photo: Valery Hache Agence France-Presse Les réalisateurs Jean-Pierre et Luc Dardenne à Cannes, ce printemps, pour «La fille inconnue»

Les frères Jean-Pierre et Luc Dardenne, depuis presque trente ans qu’ils se sont conjointement mis à la réalisation, sont demeurés fidèles à un cinéma à forte connotation sociale. Rigoureuse et épurée, leur démarche met l’accent sur des sujets importants traités par des histoires simples qui arrivent à des gens simples. À des enjeux graves comme le chômage, l’aliénation, l’immigration ou encore l’indigence, ils opposent, sans compromettre la vraisemblance, une certaine lumière, quoique cela ne soit pas toujours possible. Sans doute ce besoin d’espoir, même chiche, explique-t-il leur propension à mettre l’accent sur des jeunes gens en tant que protagonistes. C’est encore le cas de leur plus récente héroïne dans La fille inconnue, une médecin vingtenaire rongée par la culpabilité.

« Ça faisait longtemps que nous voulions développer un personnage de médecin, révèle Jean-Pierre Dardenne. Dans une version préliminaire du scénario de notre film Le fils [2002], par exemple, le personnage du père n’était pas menuisier, mais médecin. Puis nous avons jugé que ça devenait trop lourd dans ce contexte précis et on y a renoncé. »

Des années plus tard, le personnage de Jenny s’est finalement imposé. « Nous avons procédé à des repérages à Seraing, près de Liège, où l’on a tourné la plupart de nos films, enchaîne Luc Dardenne. On a trouvé cette clinique sise près d’un échangeur et donnant sur les berges de la Meuse. Nous avons su que ce serait notre décor. »

Ne manquait plus à Jenny qu’une histoire.

Une vie perdue

Lors d’une des premières scènes, on voit Jenny tancer un stagiaire qui a figé devant un enfant en crise d’épilepsie. « En tant que médecin, pour poser un bon diagnostic, on doit être plus fort que nos émotions », lui dit-elle.

C’est vrai, et ce ne l’est pas, comme Jenny le comprendra au terme de ses tribulations. Lesquelles débutent lorsque la police découvre non loin de la clinique la dépouille d’une toute jeune femme à qui Jenny a refusé d’ouvrir la porte, la veille, passé l’heure de fermeture.

« Les médecins sont formés pour sauver des vies, pour préserver la vie, rappelle Luc Dardenne. Or la situation de Jenny est paradoxale, car voilà une médecin qui, involontairement certes, a contribué à ce qu’une vie soit perdue. Elle n’est pas responsable au sens légal, en cela qu’elle n’a commis aucun acte illégal et n’a en rien participé au meurtre de la jeune fille, mais elle est coresponsable moralement. Elle le sait et c’est ce sentiment de culpabilité qui déclenche en elle une forme presque de psychose. »

Sous le choc, Jenny s’emploiera en effet à découvrir coûte que coûte l’identité de la victime, que tout un chacun est un peu trop prompt à affirmer ne pas connaître.

Dans ce quartier populaire où les immigrants illégaux, les petits magouilleurs et les proxénètes côtoient des gens sans histoire qui souhaitent le rester, difficile de trouver quelque collaboration.

Photo: Christine Plenies La comédienne Adèle Haenel

Solidarité sociale

On touche là, sans doute, à l’un des principaux moteurs dramaturgiques du cinéma des frères Dardenne : la question de la solidarité sociale, trop absente de nos sociétés désormais, constatent-ils d’un film à l’autre. Les maux qui affligent leurs personnages découlent bien souvent de cela.

Comme dans La promesse, dans Rosetta ou, plus récemment, dans Deux jours, une nuit, cette idée est exprimée par le truchement d’un individu en éveil de conscience « forcé » qui tente de gagner d’autres personnes à sa cause, avec à la clé, peu ou prou, un idéal de monde sinon meilleur, du moins un peu plus juste.

« Luc et moi, nous constatons combien individualiste le monde devient, déplore Jean-Pierre Dardenne. Chacun pense d’abord à son propre intérêt. Avec La fille inconnue, nous voulions explorer ça. Les gens que rencontre Jenny ne pensent en premier lieu qu’à leur propre intérêt lorsqu’elle les interroge sur la victime. De là, nous avons voulu voir de quelle manière Jenny pouvait “transmettre” à d’autres cette culpabilité qu’évoquait Luc, afin que la vérité éclate. »

Un point compliqué

Jamais didactiques, toujours nuancés, les frères Dardenne tendent à créer des protagonistes pétris de contradictions. Car rien ni personne n’est tout noir ou tout blanc, au fond. Ainsi en va-t-il dans La fille inconnue où, quoi qu’elle professe au commencement, Jenny n’est pas nécessairement plus forte que ses émotions.

On en veut pour preuve cette scène lors de laquelle, rendant une dernière visite à un adolescent leucémique qu’elle ne pourra plus suivre puisqu’on lui a offert un poste dans un cabinet d’un quartier chic, Jenny se ravise après que son patient lui eut composé une chanson. Essuyant une larme, elle lui propose de continuer de le traiter malgré son déplacement.

« C’est un point compliqué, estime Luc Dardenne. Nous avons plusieurs amis médecins, et c’est vrai qu’une certaine distance est requise pour poser un bon diagnostic. En même temps, l’empathie est une qualité fondamentale… L’équilibre n’est pas évident. Dans le film, nous voulions que Jenny ait cela, mais à son insu. À la fin, elle devient la personne qu’elle avait le potentiel de devenir. »

Ce faisant, tant le film que son héroïne jettent un peu de bonté dans la grisaille du monde.

C’est dire qu’au sein de l’exigeante filmographie des frères Dardenne, La fille inconnue loge du côté de la lumière.