Le pari américain de Xavier Dolan

Jessica Chastain : « Je le trouve méconnu aux États-Unis [Xavier Dolan]. Cela fait bouillir mon sang. »
Photo: Anne-Christiane Poujoulat Agence France-Presse Jessica Chastain : « Je le trouve méconnu aux États-Unis [Xavier Dolan]. Cela fait bouillir mon sang. »

Propulsée par les films de Terrence Malick, de Kathryn Bigelow, de Christopher Nolan, la rousse Jessica Chastain est une des actrices les plus en vue des États-Unis. On l’a croisée, en août dernier, au tournage de The Life and Death of John F. Donovan, de Xavier Dolan.

Elle filait la parfaite amitié avec le jeune cinéaste. Leur duo se fréquentait, s’envoyait des textos le reste du temps, roucoulait de concert. « J’ai rencontré Xavier il y a trois ans, nous sommes amis depuis et je me sens protectrice à son égard, lançait-elle, en louve qui défend son petit. Je le trouve méconnu aux États-Unis. Ça fait bouillir mon sang. Il ressent si fort. C’est un des êtres les plus sensibles que j’ai jamais rencontrés et les gens gardent l’impression qu’il ne l’est pas. » En disant « les gens », elle pense « les Américains »…

Ce film, basé au départ sur Les lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke, traite des splendeurs et misères (surtout les misères) du show-business. Il aborde le destin d’une jeune vedette américaine (Kit Harrington), bête noire de la rédactrice en chef féroce d’un magazine people (Chastain), qui met à jour sa correspondance avec un jeune admirateur de 11 ans.

Le pari du jeune cinéaste québécois à travers ce premier film en anglais : conquérir ce récalcitrant public américain. Des bonzes des médias ont écorché là-bas son précédent Juste la fin du monde en s’attaquant à la personnalité du capitaine, qui en fut meurtri. Donovan (de son petit nom) sera lancé hors du tremplin de Cannes, plutôt à l’automne, Venise et Toronto.

Ce septième long métrage de Xavier Dolan gère, avec 28 millions $US, le plus important budget canadien à ce jour. Les pourparlers financiers pour une coproduction américaine n’ont pas débouché et la structure est lourde. Une soixantaine de décors, un bouquet de stars hollywoodiennes : Kit Harrington, Jessica Chastain, Susan Sarandon, Kathy Bates, etc., 39 jours à Montréal, un à New York. Le plateau doit se réactiver au printemps, à Prague et à Londres.

Photo: Shayne Laverdière, gracieuseté de Lyla Films et Sons of Manual Tournage de «The Life and Death of John F. Donovan», de Xavier Dolan
 

« On a eu un manque de préparation, déplorait le jeune cinéaste, qui eut l’impression de courir après son ombre. Il n’y a jamais assez de temps pour le nombre de plans qu’on veut faire. C’est très intense. Et Je n’ai pas envie de tourner les coins rond. Ça implique de grosses responsabilités. » L’équipe (bien des yeux cernés) s’entendait pour dire que ça se déroulait à un rythme d’enfer et que le temps manquait pour fignoler.

« C’est une grosse histoire avec plein d’univers qui se télescopent et une caméra dynamique, explique le cinéaste, et il faut garder un sens du mouvement. » Plus que l’influence d’Altman, il revendique celle du prismatique Magnolia, de Paul Thomas Anderson. « On singe aussi un peu la structure des films de superhéros américains. C’est ça, le cinéma aujourd’hui. Il y a une méchante et un héros hors de ce monde, seul, en retrait. J’ai fait un film collé à moi et à ma vie : faire des films, aller dans les festivals… »

Xavier voit la pression monter sur ses épaules, confiait sa coproductrice, Nancy Grant. Depuis Mommy et Juste la fin du monde, il est de plus en plus perfectionniste. C’est le même Xavier, la même façon de faire, mais les enjeux sont plus élevés. « On mise sur le fait que le film sera bon », ajoutait une coproductrice, Lyse Lafontaine.

Avec quelques journalistes, nous avons assisté à une scène du film tournée à la Sculich School of Music, rue Sherbrooke. Ça se déroulait en Pennsylvanie, en 2006, pour les besoins de l’histoire, dans les locaux de la rédactrice. Chastain, sous ses cheveux rouges, arborait un fin sourire diabolique, lorsque la victime de ses potins insidieux survenait furieuse, armée d’une batte de baseball (Kit Harrington), criant vengeance.

La rousse Américaine aimait incarner la méchante pour la première fois de sa vie : « Je joue ici la face la plus laide de l’industrie de la célébrité, disait-elle. Avec Internet, vous pouvez être photographié partout : au magasin, au téléphone, avec images relayées à la ronde. Mon personnage se voit comme une journaliste chargée de trouver le point faible chez autrui. Les animaux attaquent les autres aussi. »

Tourner avec Xavier Dolan lui rappelait son travail sous la direction de Terrence Malick (The Tree of Life), sur indications très spécifiques. « Ce n’est pas le genre de rôle où je peux apprendre mes répliques devant le miroir, mais Xavier me lance des défis d’une manière nouvelle pour moi. Il veut que j’improvise aussi. »

Kit Harrington abordait son rôle comme le plus important de sa vie dans un film reposant beaucoup sur ses épaules. « C’est proche de mon existence. À cause de l’incroyable succès de Games of Thrones, dans lequel je joue, ma vie privée sexuelle, conjugale, est exposée quotidiennement. Mon personnage cherche à cacher qu’il est gai, alors que ça n’a rien à voir avec les relations épistolaires qu’il entretient avec le jeune garçon. J’avais beaucoup aimé Mommy, de Xavier Dolan. Il sait créer de magnifiques tensions. »

Le texte a été écrit avec un ami, le réalisateur, acteur et scénariste Jacob Tierney. « On a développé une histoire en 30 versions. C’est mon film le plus réécrit. On a commencé à y travailler il y aura trois ans en janvier, le projet fut abandonné, repris. Davantage qu’une satire d’Hollywood ou de l’industrie, façon The Player, Big Picture, Birdman, etc, le film parle d’acteurs qui ont commencé leur carrière jeunes, comme Xavier et moi. On l’a traité comme une tragédie, mais les tons varient. Parfois, Xavier disait : "J’ai besoin d’une blague…" Le scénario est ambitieux et comporte de grands rôles. Ça vient avec le choix créatif de faire un grand film. »

1 commentaire
  • Robert Morin - Abonné 4 novembre 2016 09 h 24

    Tristesse...

    Selon Dolan : « On singe aussi un peu la structure des films de superhéros américains. C’est ça, le cinéma aujourd’hui.» Quelle ristesse que de lire un tel aveu d'abandon à la monoculture de la part d'un cinéaste québécois aussi talentueux!