«Massacre à la tronçonneuse», de Tobe Hooper

Vous êtes tombé dessus par hasard à la télévision. Surpris par la pluie, vous l’avez choisi par dépit après vous être réfugié au cinéma ou au club vidéo. À l’inverse, vous avez ardemment attendu sa sortie. Vous savez, ce film qui vous a marqué.

Au cinéma, il fut un temps où la campagne était un lieu béni, et où les fermes abritaient de braves gens toujours prêts à aider leur prochain. Cette image de bienveillance rurale vola en éclat dans les années 1970 alors qu’une série de films d’horreur mit à mal cette perception. Tournées avec peu de moyens, ces productions indépendantes connurent toutes d’importants succès populaires — et souvent critiques. Paru en 1974, Massacre à la tronçonneuse, aussi désigné sous le titre Massacre à la scie, est l’un des jalons de cette période. Il s’agit du coup de coeur de Mark Boucher.

 

Le point de départ est devenu archétypal : tombés en rade sur une route secondaire, des jeunes gens se retrouvent séquestrés, puis massacrés, par une famille de cannibales. L’un des fils, Leatherface, ou « Face de cuir », porte en guise de masque les visages écorchés et rapiécés de victimes passées.

Toute une expérience

« Bien des années avant de l’avoir vu, je savais que le film Massacre à la tronçonneuse existait. Je voyais souvent la cassette VHS au club vidéo et, un soir, j’ai décidé de la louer.

Ce fut toute une expérience. Tout de suite, les premières images m’ont mis mal à l’aise. La trame sonore aussi : au lieu de la musique classique habituelle des films d’horreur, on entendait un mélange de musique country et d’instruments bizarres.

Vers le milieu du film, il y a une séquence, célèbre, où une fille se fait attraper par Leatherface, qui la suspend à un crochet de boucher.

J’ai cru que j’allais perdre connaissance.

Photo: Bryanston Pictures L’affiche originale du film «Massacre à la tronçonneuse», de Tobe Hooper

J’ai arrêté le film ; j’étais en sueur. Je l’ai recommencé une demi-heure plus tard. À la fin, je me suis juré de ne plus jamais regarder de films d’horreur, car j’étais dégoûté par ce que j’avais vu. Évidemment, le lendemain, c’était oublié et je voulais en savoir plus sur le film.
 

Ce qui m’a marqué également, c’est qu’on a l’impression que c’est arrivé pour de vrai. Le film est tourné à la manière d’un documentaire, en 16 mm. Le film pratique aussi l’art de la suggestion. On a l’impression d’avoir vu une oeuvre très gore, mais la violence est souvent suggérée. Le film fait donc beaucoup fonctionner notre imagination. »

Atmosphère glauque

Mark Boucher a raison de signaler que Massacre à la tronçonneuse, contrairement à l’idée reçue, ne repose pas sur des effets horribles. À l’époque, le réalisateur et coscénariste du film, Tobe Hooper (Poltergeist), procéda à un découpage technique minutieux. Il ne voulait pas « montrer » l’horreur, tout en la rendant « palpable » néanmoins.

De fait, il ne s’agit pas tant d’une oeuvre sanguinolente que macabre, une qualité qui émane de l’atmosphère glauque, sale, dans laquelle baigne le film. Dans la maison des dégénérés, on est pris par un sentiment d’oppression poisseuse.

D’ailleurs, et là encore comme le soulignait M. Boucher, le montage sonore du film contribue grandement au malaise. Ainsi, outre les chansons country qui émanent de postes de radio de ci, de là, il n’y a pas de « musique » à proprement parler. Rien que des sons reproduisant, on vous le donne en mille, les bruits que l’on peut entendre dans un abattoir.

La fin du contrôle

Tout comme La nuit des morts-vivants, de George A. Romero, évoque en sous-texte la lutte pour les droits civiques avec ce dernier survivant, un Noir, abattu à la fin par les autorités, Massacre à la tronçonneuse ne manque pas de substance sous sa sinistre cuirasse.

De l’aveu de Tobe Hooper, le film s’inscrivait en réaction à la guerre du Vietnam.

Dans un texte fascinant publié par Slant en 2003, Eric Henderson ouvre ainsi son analyse du film : « Tous les films d’horreur américains qui comptent vraiment peuvent être classés en deux périodes : avant et après le Vietnam, un événement qui a façonné une époque et métamorphosé pour toujours le concept d’“horreur”. Alors que les films d’horreur d’antan étaient caractérisés par des protagonistes patriotiques drapés de “rouge-blanc-et-bleu” traitant de manière xénophobe avec un mal venu d’ailleurs, une nouvelle vague de film d’horreur présentait la terreur en Amérique de l’intérieur, comme une implosion désordonnée et brutalement honnête. La guerre du Vietnam semble être le cataclysme qui a mis fin à l’idée que l’Amérique était le “groupe contrôlant” le monde, du moins pour un temps […] Il aura fallu une série de soulèvements sociaux, l’effritement progressif d’une image trompeuse voulant que les soldats américains se comportaient en proxénètes fanfarons au Vietnam, et un cycle apparemment sans fin d’assassinats politiques, pour alimenter un nouveau type de films alarmistes. Ces films ont exposé et subverti tout ce que l’Amérique tenait pour fiable — les grands espaces, la machinerie, l’industrie et l’hospitalité rurale —, et ont amplifié la capacité de la nation à éprouver une terreur supérieure. »

Une peur utile

J’ai eu le plaisir de rencontrer Tobe Hooper lors de la célébration du 40e anniversaire du film à Fantasia, en 2014. Entre autres passages restés inédits, je lui ai demandé pourquoi, selon lui, les spectateurs aiment autant avoir peur.

« On a tous une zone de peur en nous — ne serait-ce que celle de mourir ; c’est inhérent à l’être humain. Le cinéma d’épouvante permet de s’en purger, momentanément. On se confronte à toutes sortes de hantises, mais dans un contexte sûr puisqu’il ne s’agit que d’un film », m’a-t-il répondu.

Or, devant Massacre à la tronçonneuse, certains se sont purgés plus que l’esprit, optant pour un assainissement plus global de l’organisme. Mark Boucher conclut à ce propos : « La famille cannibale de Massacre à la tronçonneuse tuant pour se nourrir, le film m’a donné le goût de devenir végétarien. »

Bon appétit. Et joyeuse Halloween.
 


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