Brûler ce qu’on a adoré

Les frères Dardennes présentent à Cannes leur film La fille inconnue.
Photo: Valery Haché Agence France-Presse Les frères Dardennes présentent à Cannes leur film La fille inconnue.

Ce festival est un autel féroce où se voient brûlés les favoris d’hier avec la même flamme qui les porta aux nues. La critique, sport extrême, accompagne puis encense des cinéastes, avant de les lâcher du haut des airs, redécouverts plus tard au besoin. Si méritants.

Prenez l’impressionnante moisson des frères Dardenne, adeptes d’un cinéma social d’authenticité, récoltée au long des ans sur cette Croisette en folie. Qui dit mieux ? Deux Palmes d’or (Rosetta, L’enfant), un Grand Prix du Festival de Cannes (Le gamin au vélo), un prix du scénario (Les silences de Lorna), deux prix d’interprétation : Olivier Gourmet (Le Fils), Émilie Dequenne (Rosetta). En 2014, ils repartaient bredouilles pour Deux jours, une nuit. Leur étoile clignotait déjà sans perdre tout éclat.

Cette fois, à travers La fille inconnue, la fratrie belge se fait étriller dans les médias de belle manière, première descente aux enfers en 20 ans de fictions. Remarquez, 20 ans de grâce, c’était déjà énorme. Les Dardenne avaient réinventé le cinéma belge dès leur premier film, La promesse en 1996, nourrissant leurs films d’un passé de documentaristes et de leurs convictions gauchistes.

Hélas ! Ils se renouvellent peu. La fille inconnue, qui donne la vedette à la star montante française Adèle Haenel, montre soudain la corde sous le tissu.

Rien pour justifier l’exécution capitale de cette nouvelle oeuvre en compétition — les ingrédients naturalistes habituels —, mais une histoire assez ennuyeuse à sa clé. Celle d’une femme médecin (Haenel) qui, n’ayant pas ouvert la porte de sa clinique après l’heure de fermeture à celle qui frappait, apprend son assassinat, et sous le poids de la culpabilité, change de vie.

Je n’ai pu voir le film en entier pour cause de conflit d’horaire, mais le film n’avait pas décollé après une heure. Les collègues européens, eux, se sont offert cette double tête belge sur un plateau d’argent, avec la délectation de Salomé. Plus dure sera la chute !

 

Autre chouchou cannois, le Roumain Cristian Mungiu, qui nous avait jetés à terre avec son percutant 4 mois, 3 semaines, 2 jours (palmé d’or en 2007), et impressionnés avec sa fable religieuse et charnelle Au-delà des collines (laurier de scénario, double prix d’interprétation féminine en 2012). Pas dévoré tout cru, son Baccalauréat, mais écorché, avec raison d’ailleurs.
 

Sans la force de 4 mois, 3 semaines… ce film trace un portrait de la corruption endémique qui sévit en Roumanie à travers l’histoire d’un médecin intègre, remisant ses principes pour aider sa fille à passer son baccalauréat, après qu’une agression lui eut enlevé ses facultés de concentration. Dans sa petite ville de Transylvanie, il remise ses idéaux, vivaces après la chute du bloc soviétique, perd pied. Baccalauréat constitue le portrait d’une génération désillusionnée. Les éloquents plans-séquences, les dialogues brillants s’essoufflent en cours de route alors que la dernière partie n’apporte rien de nouveau à une démonstration, au départ captivante.

Pleinement réussi ou pas, le nouveau cinéma roumain se révèle une incroyable fenêtre sur sa société, analysée sous toutes ses coutures, comme le démontrait Sieranevada de Christi Piu en début de festival. Et les notions qu’on possède de ce pays pauvre, mal arrimé à la grande Europe, proviennent beaucoup de son cinéma, qui, de l’aveu de Mungiu, n’intéresse que les étrangers et non les Roumains, amateurs de pur Hollywood. Sans les festivals, ces films-là n’existeraient même plus, sans doute. Sans les critiques qui les mordent non plus. Et tourne le manège…

Odile Tremblay est à Cannes à l’invitation du Festival.