La tornade Xavier Dolan

Anne Dorval a remporté le Jutra de la meilleure actrice pour son rôle dans «Mommy».
Photo: Shayne Laverdière Anne Dorval a remporté le Jutra de la meilleure actrice pour son rôle dans «Mommy».

Le triomphe était prévisible pour ce film excessif et déstabilisant, à la carrière internationale fulgurante depuis son première à Cannes en mai dernier, récoltant une multitude de prix un peu partout, l’accolade de nombreux critiques, et l’amour du public, ici comme en France. Mommy, de Xavier Dolan, a dominé, sans surprise et quasiment sans partage, la 17e Soirée des Jutra, télédiffusée dimanche soir en direct du Monument-National.

En effet, Dolan et ses principaux collaborateurs ont mis la main sur 10 statuettes, et parmi les prestigieuses (film, réalisateur, scénario, actrice principale et secondaire, acteur principal, photo, montage), sans compter le Jutra à Pierre-Yves Cardinal pour son rôle de soutien dans Tom à la ferme, l’autre film du cinéaste également en lice dans plusieurs catégories importantes. Retenu en Europe, l’acteur a eu la bonne idée de déléguer le dramaturge Michel-Marc Bouchard, coscénariste de ce drame campagnard intense, inspiré de sa pièce à succès.

Que faire pour entretenir le «suspense» ? Les animateurs Pénélope McQuade, à la barre de la soirée pour la deuxième année consécutive, et Stéphane Bellevance, prenant la place laissée vacante par Laurent Paquin, ont déployé beaucoup d’énergie, et un peu d’humour parfois forcé (le résumé d’une production d’un film en 4 minutes à l’aide d’un plateau tournant, pas sûr…), pour y parvenir. Disons-le tout net : les astres étaient alignés pour un balayage en faveur de Mommy, et toute la salle savait à quoi s’en tenir. Ils ont tout de même pu compter sur quelques lauréats inspirés, dont le directeur photo André Turpin (Mommy) dénonçant les coupures du gouvernement libéral qui affectent le bon fonctionnement du Prix collégial du cinéma québécois.

Les perdants furent donc nombreux, et parfois même sous d’autres cieux, comme Stéphane Lafleur (Tu dors Nicole) et Robert Morin (3 histoires d’Indiens). Parmi les négligés, on compte aussi Ricardo Trogi (1987), si ce n’est quelques prix pour ses complices (costumes, coiffure, direction artistique), et ceux de Lafleur (son, musique originale). Quant à Robert Morin, assurément l’un de nos cinéastes les plus audacieux, l’heure de la grande consécration n’est pas encore venue, malheureusement.

D’autres ont eu de réels papillons dans l’estomac puisque dans leur catégorie respective, l’issue finale n’était pas totalement prévisible. C’est ainsi que Serge Giguère, «bien meilleur derrière la caméra» que sur une scène, est reparti avec le Jutra du documentaire pour Le mystère Macpherson, une observation étalée sur plusieurs années du travail de la cinéaste d’animation Martine Chartrand, son deuxième en carrière (À force de rêve, 2007). Le bien nommé Jutra, de Marie-Josée Saint-Pierre, a récolté celui du film d’animation, autre production dont la carrière a débuté à Cannes, portrait émouvant du célèbre réalisateur Claude Jutra, «le père du cinéma québécois», dixit la cinéaste. Quant à Toutes des connes, de François Jaros, drôle et décoiffant à souhait, il fut sacré meilleur court métrage de fiction.

Entre des discours décousus et erratiques (Suzanne Clément en début de cérémonie) et quelques sacres bien sentis (sortis de la bouche des plus jeunes comme Antoine Olivier Pilon, et des plus vieux, dont Marcel Sabourin), le Jutra-Hommage fait souvent figure de temps fort lors d’un évènement n’échappant pas toujours à la banalité et l’usure de la formule. Cette édition n’a pas fait exception.

En effet, fragilisé par la maladie mais toujours vibrant pour son métier, André Melançon a reçu cet honneur pour une carrière riche et diversifiée, à la fois acteur, scénariste et réalisateur, lui dont la filmographie ne se résume pas, loin de là, à Bach et Bottine. Ses années à titre de psychopédagogue et plus tard d’instructeur à la Ligue nationale d’improvisation en ont d’ailleurs fait un formidable directeur d’acteurs, et un artiste accompli. Benoît Brière, Guylaine Tremblay, Marcel Leboeuf, Rock Demers, le Dr. Gilles Julien, sans compter Maripierre D’amour et Cédric Jourde, le célèbre couple de La guerre des tuques, ne se sont pas fait prier pour lui dire haut et fort. Pour celui qui a dirigé Xavier Dolan dans une quarantaine de publicités alors que l’enfant terrible du cinéma québécois n’était encore qu’un enfant, leur présence dans la même salle soulignait une belle filiation.

Finalement, au chapitre des grandes émotions, Melançon avait une magnifique rivale en la personne d’Anne Dorval, recueillant le Jutra de la meilleure actrice pour sa Mommy avec un discours allant bien au-delà de la traditionnelle liste d’épicerie pleine de mercis. Citer Alfred de Musset, et le faire avec cette élégance mêlée de quelques larmes, ça mérite le respect. Dolan ne fut pas en reste à l’heure de cueillir la récompense ultime, préférant J.K. Rowling, ou plutôt le vieux Dumbledore de la saga Harry Potter, ce qui a aussi fait son petit effet. Que les prochains gagnants de la 18e édition des Jutra, et de tous les autres galas, prennent des notes : remercier avec grâce rendra chacune de ces soirées beaucoup plus inspirantes, et peut-être un peu moins longues.

Les gagnants de la soirée

Mommy
Meilleur film
Meilleure réalisation (Xavier Dolan)
Meilleur scénario (Xavier Dolan)
Meilleure actrice (Anne Dorval)
Meilleur acteur (Antoine Olivier Pilon)
Meilleure actrice de soutien (Suzanne Clément)
Meilleure direction de la photographie (André Turpin)
Meilleur montage (Xavier Dolan)
Film s'étant le plus illustré à l'extérieur du Québec
Billet d'or

1987
Meilleure direction artistique (Patrice Vermette)
Meilleurs costumes (Valérie Lévesque)
Meilleure coiffure (Daniel Jacob)

Tu dors Nicole
Meilleur son (Sylvain Bellemare, Pierre Bertrand, Bernard Gariépy Strobl)
Meilleure musique originale (Rémy Nadeau-Aubin, Organ Mood)

Henri Henri
Meilleur maquillage (Lizane Lasalle)

Jutra
Meilleur court ou moyen métrage d’animation

Le mystère Macpherson
Meilleur long métrage documentaire

Tom à la ferme
Meilleur acteur de soutien (Pierre-Yves Cardinal)

Toutes des connes
Meilleur court ou moyen métrage de fiction