À l’heure du chacun pour soi

Marion Cotillard et Fabrizio Rongione dans Deux jours, une nuit
Photo: Métropole Films Marion Cotillard et Fabrizio Rongione dans Deux jours, une nuit

Ce film passera aux annales cannoises comme celui de la fratrie belge Dardenne que le jury n’aura pas primé lors de son passage en compétition. Fort dans le passé de deux palmes d’or, d’un prix de mise en scène, d’un Grand Prix du jury, d’un prix de scénario et d’un prix d’interprétation masculine, leur cinéma social issu du documentaire, propulsé sur la Croisette, est un des plus percutants de l’Europe, aux côtés de celui des Britanniques Ken Loach et Mike Leigh.

Deux jours, une nuit, dans le droit fil de l’oeuvre des Dardenne, avec de nombreux plans-séquences, pas de musique ajoutée et une caméra au corps à corps avec les interprètes, en bouleverse plusieurs, sans être leur meilleur film pour autant.

Répétitif par essence, puisqu’il aborde les démarches d’une ouvrière (Cotillard) auprès de ses confrères pour obtenir leur vote. Après un congé de maladie, elle a été remerciée de ses bons services. Aux autres, le patron a offert une alternative : soit ils empochent chacun une prime de 1000 euros, soit elle retrouve son poste.

Un premier vote l’a envoyée paître, mais un deuxième scrutin est en vue. Il lui reste une fin de semaine pour convaincre un à un les tenants de la prime de virer capot et de voter pour sa réintégration, au nom de la solidarité, qui bat de l’aile en pleine crise économique, et en ayant l’impression humiliante de quémander des voix à de pauvres gens manipulés qui tirent lediable par la queue.

Les Dardenne ont longtemps privilégié des acteurs peu connus ou non professionnels, finissant par leur apporter parfois la gloire, comme Olivier Gourmet et Émilie Dequenne. Depuis leur précédent Le gamin au vélo (avec Cécile de France), le duo ne résiste pas au plaisir de faire participer des stars à leur cinéma si éloigné des feux de la rampe.

Ignorée à Cannes, mais primée pour ce rôle aux États-Unis par la National Society of Film Critics, Marion Cotillard incarne donc sous leur gouverne une femme ordinaire au sortir d’une dépression, pas trop solide sur ses jambes, qui apprend à se battre, prend des coups, se relève, et retrouve l’estime d’elle-même. Le tout aux côtés d’un mari qui l’appuie (Fabrizio Rongione, un habitué du cinéma des Dardenne, dans un rôle assez ingrat de faire-valoir.)

Tout repose donc sur les épaules de Marion Cotillard, ici d’autant plus méritante qu’elle ne peut livrer de morceaux de bravoure qu’en creux, plaidant sa cause sans appuyer et entre deux pleurs. Deux jours, une nuit se présente comme une fable sociale sur la déshumanisation du monde de l’entreprise, à l’heure des compressions sauvages et du chacun pour soi. Collé aux enjeux essentiels, avec un scénario minimaliste, ce film maigre finit par offrir une panoplie de réactions humaines : cupidité, générosité, avec toutes les nuances de gris au milieu. La dynamique de Deux jours, une nuit repose sur une spirale de répétitions avec variations parfois infimes, qui peuvent lasser ou fasciner, selon la disposition d’esprit du spectateur.

Le film ne peut complètement échapper à une forme de démonstration du pouvoir de l’entraide et de la prise en charge de son propre destin, même si tout se joue souvent sur un regard, un dos tourné, une hésitation dans la voix. Le dénouement, tout en demi-teintes, lui offre une échappée de lumière, mais un peu plus de dynamisme aurait aidé Deux jours, une nuit à gagner tout son poids d’émotion et sa charge implosive.

Deux jours, une nuit

★★★

France-Belgique-Italie, 2014, 95 minutes. Réalisation et scénario de Jean-Pierre et Luc Dardenne avec Marion Cotillard, Fabrizio Rongione. Image : Alain Marcoen. Montage : Marie-Hélène Dozo.