Les 29es Rendez-vous du cinéma québécois - Fable aigre-douce en entrée

Michel D’Aigle, Francis La Haye et Sylvain Marcel dans la scène du dîner de famille de En terrains connus, deuxième long métrage de Stéphane Lafleur.<br />
Photo: Source Les Films Séville Michel D’Aigle, Francis La Haye et Sylvain Marcel dans la scène du dîner de famille de En terrains connus, deuxième long métrage de Stéphane Lafleur.

Aujourd'hui démarrent les 29es Rendez-vous du cinéma québécois: 293 films, dont 80 primeurs et une rétrospective 2010, des rencontres, des leçons de cinéma. Un hommage à Pierre Falardeau avec lecture d'un texte inédit: La Job. Grand ramdam autour du quart de siècle du Déclin de l'empire américain de Denys Arcand. Les dix jours de la manifestation, en plein Quartier latin de Montréal, se veulent joyeux, éclatés. Mais avant tout cinéphiles, bien entendu.

Nous voici gâtés en ce soir d'amorce. En terrains connus de Stéphane Lafleur, un de nos cinéastes les plus singuliers, ouvre le bal des Rendez-vous au cinéma Impérial en première canadienne, après son lancement à la Berlinade. Succulent morceau de départ, qui prend l'affiche dès vendredi en salle. On le sent appelé à faire son chemin sur la route d'autres festivals, à glaner des prix. Ce film démontre une fois de plus que c'est l'audace jumelée au talent qui pousse notre septième art vers les cimes. Le grain de folie aussi.

À bas les tièdes et les convenus! En terrains connus nous emporte, comme son titre ne l'indique pas, ailleurs.

Poésie insolite, oeil aigu d'un cinéaste maniaque du détail en plein climat d'ombre, Stéphane Lafleur avait fait ses premiers pas au long métrage en 2007 à travers le primé et remarqué Continental, un film sans fusil. Excellent directeur de comédiens, glissant sans jamais appuyer sur des univers a priori sans espoir, le revoici tout en quêtes muettes et en gestes manqués, avec mise en scène nourrie de plans fixes; miroir d'hébétude.

Au royaume de l'absurde et du destin tronqué, son talent se confirme et s'affine dans une banlieue morne et froide, son terrain de prédilection.

Les spectateurs qui chercheront des clés connues et des formules ronronnantes seront ici condamnés à errer dans leurs limbes. Les autres se délecteront d'un demi-sourire.

Clou du scénario d'En terrains connus: Benoit, un jeune homme dadais et gaffeur (Francis La Haye) qui reçoit la visite d'un homme du futur, venu de six mois plus tard pour prédire la mort prochaine de sa soeur Maryse (Fanny Mallette, de retour aux côtés de Lafleur), ce qui rapprochera la fratrie au cours d'un road-movie de fin de parcours. Il faut dire que Maryse en a soupé de son mari, qui fait le Tour de France sur son vélo fixe devant la télé. L'humour grinçant s'arrime aux situations plutôt qu'aux dialogues faussement anodins, vraies bombes à retardement.

Bruits saugrenus hantant l'espace, brillants cadrages et musique inspirée tissent un quotidien d'absurde et de frustrations. L'ennui est roi, mais même amorti par la neige, il se secouera. Loin des nombreux destins croisés de Continental, Lafleur cherche l'épure: peu de personnages et une histoire qui évolue vers des lendemains qui fredonnent à défaut de chanter. Place à une allégorie de la société québécoise, à travers son noyau dur où les gens parlent peu, faute de trouver quelque chose à dire.

Tragicomédie en trois temps

«Familles, je vous hais!», disait Gide. Les membres de cette famille carburent surtout à la méconnaissance des autres. De la mère morte, on ne saura rien, sinon que sa tribu évoque son âme en regardant le plafonnier. Le père (Michel D'Aigle, tout en force et en failles), capable de réparer n'importe quoi, n'a pas transmis son savoir-faire à fiston. Frère et soeur sont des inconnus familiers. Benoit, les mains pleines de pouces, ne peut ouvrir un pot de sauce à spaghetti, démarrer sa motoneige et garder sa blonde. Maryse est en crise depuis qu'un ouvrier de son usine s'est fait couper le bras.

Les symboles parlent en sourdine du destin et du hasard. De bras en bras, dont celui d'une pelle mécanique inopinément installée devant le terrain, et ceux d'une silhouette en ballon bleu qui bat l'air, les noeuds se dénouent. Dans le road-movie, on savoure la scène de party où Maryse se sent redevenir femme et les feux d'artifice au loin qui disent la solitude des deux exclus. Le dîner de famille, en première partie, constitue pour sa part un sommet d'ironie.

Lafleur a divisé sa tragicomédie en trois temps — trois accidents —, clin d'oeil aux conventions théâtrales. En terrains connus marie avec art fantastique et réalisme, sur petites touches insolites et mélange de tons subtil. Le bizarre, qui a bon goût, ne dit jamais son nom.

Sous le kitsch, c'est d'un comique à pleurer, avec une Fanny Mallette dont les yeux révèlent avec brio et sensibilité les états d'âme, un Francis La Haye punché dans un rôle proche du mime à la Buster Keaton. Le vide de ces destins n'est pas vide. Car là où Lafleur aurait pu s'enfarger dans l'histoire convenue d'une famille dysfonctionnelle, il s'envole, crée des déséquilibres constants, des zones d'inconfort, bascule dans l'humour, mais laisse une lumière filtrer sur son univers glauque, qui tourne à la délicieuse dérision. Pour palais délicats, amateurs de fables aigres-douces.

Et bienvenue aux 29es Rendez-vous du cinéma québécois!

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