«Eeyou Istchee»: l’apprentissage du silence à la chasse aux bernaches

«Eeyou Istchee: une invitation à vivre le territoire», une exposition immersive sur la culture crie au Musée de la Civilisation
Photo: François Ozan, Icône «Eeyou Istchee: une invitation à vivre le territoire», une exposition immersive sur la culture crie au Musée de la Civilisation

Leur force, c’est le silence. Pour entrer dans leur monde, il faut regarder pour apprendre, et il faut aussi savoir se taire. En cela au moins, la culture autochtone diffère radicalement de celle du reste du monde occidental. C’est ce qu’on apprend aussi en visitant l’exposition Eeyou Istchee : une invitation à vivre le territoire, offerte par le Musée de la civilisation de Québec.

À travers cette exposition, le musée invite son public à entrer dans le territoire de chasse d’une famille crie de Waswanipi, dans le Nord-du-Québec, et de participer aux célébrations et aux réunions entourant le Goose Break, séjour consacré annuellement à la chasse aux outardes, juste après la dernière fonte des glaces.

Cette famille, c’est celle de Ian Saganash, un jeune Cri de Waswanipi, qui a participé à ce projet lancé par la Boîte Rouge VIF. « L’organisme voulait réaliser un projet de film immersif interactif. Ils voulaient faire de l’exploration technologique […]. Cela se voulait aussi un programme d’apprentissage pour tout le monde », raconte Anne-Josée Lacombe, chargée de projets éducatifs à la direction de la programmation du Musée de la civilisation. Cette technologie, elle visait aussi à permettre aux jeunes Autochtones de documenter leur culture, et d’enregistrer les aînés pendant qu’il était encore temps.

L’organisme voulait réaliser un projet de film immersif interactif. Ils voulaient faire de l’exploration techno-logique […]. Cela se voulait aussi un programme d’apprentissage pour tout le monde. 

Armé d’une caméra et de deux grosses batteries, Ian Saganash a entrepris de filmer, durant une semaine, les activités de sa famille autour du Goose Break. On se retrouve donc avec eux, à l’aube, à traquer les outardes attirées par des appelants, dans un bateau camouflé sous les branchages, puis à se réunir autour d’un feu pour les faire tourner en enroulant une ficelle, avant d’observer la kukum (grand-mère) Maggie qui prépare sa banique.

« Il a planté sa caméra au milieu de ce qui se passait et il a tourné », poursuit Anne-Josée Lacombe.

Comprendre sans parler

 

Et on se surprend justement à comprendre ce qui se passe sans avoir besoin d’explications. Comme si on avait tout simplement perdu l’habitude d’observer, oublié l’expérience du silence.

« Traditionnellement, les plus jeunes, on écoute la kukum et les plus vieux, c’est comme cela qu’on apprend, dit Éliane Grant, biologiste crie qui a accompagné le musée dans la mise sur pied de ce projet. Ils donnent l’apprentissage quand ils sentent qu’on est prêt pour le recevoir. C’est comme cela que je voulais que ce soit présenté, et le musée a bien relevé le défi. Souvent, des non-Autochtones viennent dans les communautés et ils sont très curieux. Ils posent beaucoup de questions, et ça n’est pas bien perçu culturellement. »

Après avoir fait le parcours sans guide, on peut se procurer une tablette du musée où sont données certaines informations autour du Goose Break, cette période de deux semaines, où la majorité des activités régulières dans les communautés — écoles, commerces, etc. — sont suspendues pour permettre aux familles de se rendre dans le territoire pour chasser la bernache. Comme les familles y sont réunies, c’est aussi l’occasion de fêter les premiers pas des enfants, comme on le voit dans une vidéo, alors qu’une toute petite fille, habillée en costume traditionnel, transporte un fagot de bois.

Pourtant, l’expression Goose Break n’existe pas en cri, et ce concept de « vacances » était aussi absent de la tradition autochtone. On désigne plutôt cette période comme la saison des bernaches.

Six saisons

 

D’ailleurs, les Cris ne comptent pas quatre saisons, mais bien six. S’ajoutent, à celles que l’on connaît, les saisons du dégel, au printemps, et celle du début du gel, à l’automne, moment où l’on chasse notamment l’orignal.

C’est donc quand le sol dégèle que l’on part en famille à la chasse aux bernaches, puisque celles-ci peuvent alors se poser sur l’eau. Pour s’assurer que la chasse sera bonne, on va déposer une offrande de tabac, sur la dernière couche de glace qui recouvre le lac.

Cette saison n’est pas fixée à une date précise, explique Éliane Grant, puisqu’elle varie selon la date de la fonte des glaces. « Cette année, le Goose Break est prévu au cours des deux premières semaines de mai, mais si c’est plus tard, on va le prolonger », dit-elle.


Notre journaliste était l’invitée du Musée de la civilisation.

À voir en vidéo