Sur le radar: trois questions à l’artiste Caroline Mauxion

Vue de l’expo «À charge de désir»
Photo: Alignements Vue de l’expo «À charge de désir»

À Projet Casa, Caroline Mauxion présente un nouveau corpus d’oeuvres autour d’un titre évocateur : À charge de désir. La diplômée de l’UQAM originaire de France répond à nos questions.

Une dimension biographique s’impose dans la nouvelle exposition que vous présentez. Qu’est-ce qui explique cette affirmation ?

Lors de mes précédentes expositions, je puisais déjà dans mon expérience corporelle liée à d’importants traitements orthopédiques subis à cause d’une malformation, mais il est vrai que c’est plus assumé dans le travail actuel que je présente à Projet Casa. Je l’explique d’abord par une prise de conscience concrète de ma condition physique ces dernières années, notamment avec l’émergence de douleurs. En parallèle, la libération de la parole et plusieurs lectures m’ont amenée à réaliser combien j’avais conditionné mon corps, en cachant son vécu, ses limites, ses sensations afin d’appartenir à la norme. Toutefois, je ne cherche pas tellement à narrer ma propre histoire, mais plutôt à explorer comment mon corps, son expérience vécue peuvent informer mon rapport à la matière.

Les impressions de photos sur plâtre et sur tissu, les structures de métal ainsi que les sculptures en plâtre coloré évoquent des peaux ou des chairs malmenées et des cicatrices encore vives autant que, par ailleurs, des surfaces érotisantes. En quoi la pratique des différentes techniques vous amène-t-elle à aborder ces thèmes ?

Effectivement, j’ai pensé au corps dans sa dimension tangible, dans sa chair faite de plaies, d’hématomes, de sensations à vif, mais aussi dans sa dimension charnelle, faite de désir. L’approche médicale en orthopédie tend à fragmenter le corps, à isoler pour mieux ausculter la partie à soigner. Le désir, lui, parcourt et envahit le corps dans son entièreté. Il est intangible, fluide, comme la douleur finalement, mais, dans mon cas, l’émergence du désir m’a permis de reprendre possession de ce corps longtemps observé, diagnostiqué, palpé, manipulé, ouvert et corrigé.

Dans les différents matériaux que j’exploite, les transferts de photographies sur plâtre nécessitent un long processus qui consiste à frotter minutieusement du bout des doigts la surface afin de révéler l’image. Quant aux moulages en plâtre, leur finition est également laborieuse, elle implique de les façonner, de les poncer puis de les enduire de cire. Tous ces gestes peuvent aisément s’apparenter à des soins que je leur prodigue.

Les tiges de métal forgé détiennent pour moi une connotation orthopédique qui m’est familière, telles les broches de fixateurs qui transpercent la chair jusqu’à l’os, elles sont la structure, le squelette de corps fragmentés. L’orthopédie veille à ce que la mécanique motrice du corps soit fonctionnelle. Les œuvres de l’exposition font état d’équilibres précaires, de matières friables, de surfaces fragmentées, parfois souples comme avec le tissu, qui, mis ensemble, forment une structure sensible.

Qu’apporte l’architecture de Projet Casa à la présentation de vos œuvres ?

La dimension domestique du lieu favorise un rapport intime et permet une certaine promiscuité avec les œuvres. J’ai lu que, dans les années 1960, la maison a été un petit hôpital. S’imaginer des personnes y être soignées peut contribuer à une nouvelle appréhension du lieu et des œuvres. D’ailleurs, certaines œuvres dans leur titre et dans leur forme font directement référence à la domesticité, mais aussi à l’univers des soins.

 

À charge de désir

De Caroline Mauxion. À Projet Casa, 4351, avenue de l’Esplanade, à Montréal, jusqu’au 1er mai.

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