Les frontières et l'eau à l'honneur à la Toronto Biennial of Art

Vue de l’exposition Lawrence Abu Hamdan: «45th Parallel»
Photo: Toni Hafkenscheid Vue de l’exposition Lawrence Abu Hamdan: «45th Parallel»

Les lois sont le prolongement des armes. L’artiste britannique Lawrence Abu Hamdan en est convaincu. Il en fait la démonstration dans une installation cinématographique tournée à l’intérieur de la bibliothèque et salle d’opéra Haskell — un bâtiment à cheval entre le Québec et le Vermont. L’œuvre qui explore la nature fluctuante et violente de la notion de frontière est la pièce de résistance de la Toronto Biennial of Art (TBA), dont la deuxième édition prenait son envol le dernier samedi de mars.

Avec 45th Parallel, une vidéo de 15 minutes à découvrir derrière deux rideaux peints en trompe-l’œil, Lawrence Abu Hamdan rapproche des faits réels et récents impliquant armes, frontières et des situations tenant du jeu du chat et de la souris. « Toutes les frontières sont violentes, affirme l’artiste, de passage à Toronto pour une deuxième biennale de suite. Les frontières ont toujours été un instrument létal. »

Dans cette œuvre coproduite par l’événement torontois et présentée au centre d’artistes Mercer Union, l’histoire la plus troublante concerne le cas d’un adolescent mexicain tué par balle en 2010 dans le ponceau où il jouait. Son agresseur, un agent frontalier, a été blanchi en 2019 sur la base d’un étrange argument : placé aux États-Unis au moment de tirer, il ne peut être tenu responsable d’une mort survenue de l’autre côté de la frontière.

« Les lois sont faites pour protéger les tireurs. La loi est le prolongement de l’arme », dit l’artiste basé à Dubaï. Le commentaire, sans appel, est assumé par celui qui a obtenu en 2019 le prix Turner, le plus prestigieux du Royaume-Uni. Plus subtile, 45th Parallel prend la forme d’un monologue pendant lequel le narrateur circule dans la bibliothèque et salle d’opéra Haskell. Entre documentaire et mise en scène, l’œuvre part d’une histoire très locale — la toilette de la bibliothèque servant à du trafic d’armes —, pour traiter de thèmes universels.

Identité Toronto

 

« La Biennale de Venise est magique, mais c’est une grande exposition qu’on pourrait voir n’importe où. Elle n’est pas liée à Venise. Ici, nos documents fondateurs explorent la spécificité de Toronto et de sa région », commente Ilana Shamoon, directrice de la programmation de la TBA et autrice du plan directeur rédigé avant l’édition inaugurale.

Un élément clé défendu par la Torontoise, qui a appris le français en Europe, où elle a vécu 18 ans, consiste à miser sur la continuité. C’est pour cette raison que l’équipe de commissaires de 2019 (Candice Hopkins, Katie Lawson, Tairone Bastien) a repris du service cette année, animée des mêmes réflexions. « Ils travaillent l’idée de la parenté, qu’il s’agisse de liens de sang, sociaux ou entre des êtres vivants et non vivants », résume Mme Shamoon.

À l’instar de l’intitulé de 2019 (« le dilemme du littoral »), la thématique de 2022, What Water Knows, The Land Remembers (« ce que connaît l’eau, la terre se souvient »), signale l’importance des cours d’eau à Toronto, y compris ceux ensevelis ou asséchés. La responsable des performances, des lectures et des programmes éducatifs pointe la voie ferrée derrière le 72, Perth Avenue, bâtiment qui sert de quartier général à l’événement : « le rail couvre une rivière ».

La 2e biennale s’étale dans cinq secteurs de la ville et même au-delà — au Small Arms Inspection Building, à Mississauga. Fait à noter, sept des neuf lieux à visiter sont des édifices recyclés. Le 72, Perth Avenue était une église, le musée d’art contemporain, un massif bâtiment industriel, Mercer Union, un cinéma…

Très locale, fortement canadienne, la TBA et ses « 72 jours d’art gratuits » incluent néanmoins une forte brochette d’artistes étrangers, comme la célèbre Judy Chicago — l’octogénaire américaine clôturera la biennale par une performance pyrotechnique —, le Japonais Aki Onda ou encore Lawrence Abu Hamdan.

« Lawrence a fait une performance en 2019. On a commencé avec lui un dialogue qui a abouti à l’œuvre de cette année. Elle n’existerait pas si les commissaires n’étaient pas les mêmes », est convaincue Ilana Shamoon.

La TBA, note-t-elle, se met à l’écoute des artistes des Premières Nations. L’une d’elles, Ange Loft, Mohawk de Kahnawake, a fait une recherche sur les racines autochtones de la capitale ontarienne. Son document Toronto Indigenous Context Brief est un des éléments fondateurs de la jeune biennale. Une source d’inspiration, dit Ilana Shamoon.

Derrière le poétique What Water Knows, The Land Remembers, il y a l’idée selon laquelle une multitude d’histoires sont à découvrir, que toute une série d’écosystèmes est à décortiquer. Les œuvres hétéroclites, fragmentées, voire colorées par un baroque démesuré, dominent.

L’absurdité d’un ruban

Pour Lawrence Abu Hamdan, la biennale autant que son installation parlent « de la nature arbitraire de la possession des terres, de violence, mais aussi des formes de résistance nécessaires pour supplanter les structures politiques qui légifèrent ». Lui aborde l’absurdité qui fait qu’une simple ligne à l’intérieur d’une bibliothèque serve de démarcation entre deux pays.

« C’est une vraie ligne, une réelle frontière, qui est ridicule parce qu’il s’agit d’un morceau de ruban adhésif », dit-il, encore étonné trois ans après l’avoir découverte.

Chaque frontière a son histoire, mais elles sont toutes reliées, croit l’artiste. L’absurdité du ruban au sol lui a donné l’idée d’évoquer l’étanchéité variable d’autres frontières qui permet à une balle, ou à une machine, de voyager et de tuer par-delà celles-ci. C’est ce qui a mené à la mort de l’adolescent mexicain ou à celle, à l’été 2019, de dix Afghans innocents, cibles d’un pilote de drone assis aux États-Unis. Lawrence Abu Hamdan est néanmoins animé par l’espoir qu’une « seule balle révèle 1000 autres cas, 40 000 vies [fauchées sans raison] », et qu’elle puisse être un facteur de changement.

L’art a la capacité de « reformuler un événement », croit-il, de l’inscrire dans un vaste réseau et de construire un monde plus juste, à partir de nouvelles lectures. La Biennale de Toronto, à l’instar de ce 45th Parallel, joue pleinement ce rôle.

Notre journaliste a séjourné à Toronto à l’invitation de la TBA.

Trois moments forts de la TBA

Susan Schuppli. Dans cette biennale, plus rassembleuse et festive qu’incriminante ou accablante, Susan Schuppli fait bande à part. Et frappe fort avec son projet sur le thème de la glace, Learning from Ice. Si ses vidéos qui témoignent de l’inquiétante fonte des glaces sont plutôt inoffensives, ses enquêtes sur les cas non résolus de violations des droits de la personne (l’ensemble Cold Cases) donnent froid dans le dos. Un tableau cartographique et chronologique (réalisé avec Forensic Architecture, collectif exposé au MAC), des références littéraires et d’autres vidéos documentent des récits que l’artiste d’Ottawa associe à une instrumentalisation politique du climat. Un site Web recense ces abus. Au 5, Lower Jarvis Street.

 

Nadia Belerique. Parmi les propositions littéralement liées à la thématique de l’eau, HOLDINGS, de la Torontoise Nadia Belerique, est la plus spectaculaire. L’installation se compose d’une trentaine de barils, disposés de manière pyramidale. À l’intérieur de chaque contenant, de petits théâtres en divers matériaux invitent à ce qu’on s’y attarde en prenant toutes sortes de positions. L’ensemble évoque le transport maritime d’effets personnels ou, plus sombre, la traversée clandestine de fugitifs, voire le dernier recours en termes d’abri. La relation au territoire et à l’habitat établit, encore, la division de classes. Au 72, Perth Avenue.

 

Andrea Carlson.En deux oeuvres (un ensemble de 28 colonnes en bois et un carrelage de dessins à l’acrylique, à l’huile, à la gouache, à l’encre, aux crayons de couleur…), Andrea Carlson couvre très large. Entre sa schématique installation sculpturale et ses luxuriants panneaux muraux, il y a tout un monde. Dans les deux cas, pourtant, il s’agit de représentations de paysages nées d’un audacieux travail de perspective et d’occupation de l’espace. L’artiste ojibwée, basée à Chicago, sculpte et dessine avec l’intention de nous submerger dans un tourbillon de récits, loin d’une histoire officielle trop peu inclusive. Au 72, Perth Avenue.

What Water Knows, Land Remembers

Toronto Biennial of Art, différents lieux, jusqu’au 5 juin



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