Adam Pendleton et la complexité du noir et blanc

Une image du film «Just Back from Los Angeles. A Portrait of Yvonne Rainer», 2016-2017
Photo: Avec l'aimable concours de l'artiste Une image du film «Just Back from Los Angeles. A Portrait of Yvonne Rainer», 2016-2017

« We are not » — ou « nous ne sommes pas ». Ces mots, qui résonnent comme un cri, comme un appel à changer nos comportements et nos perceptions, ouvrent l’exposition tout en noir et blanc que le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) consacrera à compter de jeudi à Adam Pendleton. Ils sont à lire, mille fois plutôt qu’une, dans quatre immenses tableaux.

Ce cri, l’artiste natif de la Virginie en a fait son leitmotiv depuis 2008, l’année où il a écrit un manifeste intitulé Black Dada. Le texte propose une série de déclarations ou d’affirmations, par la négative, de refuser les étiquettes qu’on accole à la communauté afro-américaine.

« Nous ne sommes pas ce qu’on dit ce que nous sommes », dit cette figure montante de l’art conceptuel, de passage en ville, soulignant ainsi la tension entre ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas, entre ce qui est visible et ce qui ne l’est pas.

« Nous faisons tous partie de ça, consciemment ou pas, de manière volontaire ou contre notre gré », précise-t-il, en entrevue. L’exposition, dont le sous-titre énonce avec justesse « ce qu’on a fait ensemble », rassemble des séries de peintures et de dessins, ainsi qu’une vidéo.

Âgé de 38 ans, Adam Pendleton connaît toute une année. À New York vient de se terminer l’exposition qui lui a permis d’investir le hall du MoMA, comme aucun autre ne l’avait fait. Sa présence à Montréal marque son premier solo au Canada, dont le contenu n’est pas celui du MoMA. Et en avril, de retour à New York, il sera de la toujours attendue Whitney Biennial, manifestation connue pour mettre en valeur les plus prometteurs artistes.

L’humanité comme dénominateur

Entre abstraction et représentation, entre une répétition presque machinale et une expression gestuelle incontrôlable, ses œuvres sur toile et sur papier se répondent dans un incessant dialogue. L’artiste confie les travailler de manière simultanée, selon « un va-et-vient entre le dessin et la peinture ».

Son approche, « ouverte et indéfinie », se manifeste aussi dans le choix du noir et blanc. « La limite de la palette devient un concept, une possibilité matérielle. J’aime penser le noir comme la somme de toutes les couleurs. C’est intéressant qu’une couleur puisse représenter toutes les autres. Le blanc ? C’est juste une autre couleur. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Première exposition individuelle au Canada de l’artiste new-yorkais Adam Pendleton, «Ce qu’on a fait ensemble» montre de nouvelles peintures monumentales de la série «Untitled» («WE ARE NOT») ainsi que sept dessins de l’importante série «Black Dada» réalisés cette année.

Les immenses Untitled (WE ARE NOT), réalisés en 2021 et 2022, puisent dans le principe des apparences trompeuses. Non seulement Adam Pendleton tient à présenter chacun comme un ensemble de petits segments, plutôt que comme un tout inaltérable, mais ils ne sont pas une copie les uns des autres.

« Ils sont à la fois différents et similaires, dit-il. J’utilise les mêmes matériaux, mais ils sont différents. Ils parlent d’humanité. Nous, les humains, sommes faits des mêmes matières, mais nous sommes tous différents. »

« Mieux pour qui, mieux en quoi ? »

Humaniste et rassembleur, sans port d’attache à une seule galerie — depuis 2020, il a exposé dans huit enseignes différentes —, le créateur multidisciplinaire est associé à une mouvance afro-américaine ne serait-ce que parce que, dès son Black Dada, il se réclamait de la lignée du Black Artists Movement des années 1960 et de son fondateur, Amiri Baraka.

Eric Garner. Michael Brown. John Crawford III. Tanisha Anderson. Tamir Rice. Tous ces individus, morts en 2014 lors d’interventions policières, reviennent à la surface dans la vidéo exposée au MBAM. Celle-ci, Just Back From Los Angeles. A Portrait of Yvonne Rainer(2015-2016), unit les paroles de militants comme Malcolm X à la voix et aux gestes de la célèbre chorégraphe.

« La vidéo parle d’une sorte d’injustice raciale, admet son auteur, mais aussi de mémoire, de la façon dont les choses sont perçues et comprises avec le temps. Oui, une partie du texte évoque ces meurtres extrajudiciaires, mais aussi d’autres souvenirs. »

« Est-ce qu’on doit se demander si les choses vont mieux ? Mieux pour qui, mieux en quoi ? demande-t-il, encore. Il y a des manières tangibles pour comprendre si les choses s’améliorent. Mais “mieux”, en général, est une chose abstraite. »

« Ce que j’ai voulu aborder, conclut-il à l’égard à la fois de la vidéo et de l’exposition, c’est que rien n’est jamais simple. Même la gestuelle d’Yvonne [Rainer] ne l’est pas. La vie et les choses sont complexes. »

 

Adam Pendleton. Ce qu’on a fait ensemble 

Au Musée des beaux-arts de Montréal, du 17 mars au 10 juillet.

À voir en vidéo