«Chroniques: résonances»: dénonciation sur vidéo

Lorena Orozco Quiyono, «Encontrado cuerpo de mujer» («Corps de femme retrouvé»), 2021
Photo: Freddy Arciniegas Arcpixel Lorena Orozco Quiyono, «Encontrado cuerpo de mujer» («Corps de femme retrouvé»), 2021

En douze stations vidéo, l’exposition Chroniques : résonances nous transporte dans divers lieux, à la manière d’un autocar. On a la possibilité de descendre à chaque halte, d’y rester ou de poursuivre la route. Le périple proposé entre les murs du centre SBC s’arrête dans les rues de grandes villes, parmi les ruines d’autres, ainsi qu’en pleine nature. Le voyage n’en est cependant pas un de plaisance.

Chroniques : résonances — ou Crónicas : resonancias en espagnol, tellement le parcours prend racine en Amérique latine — parle de féminicide, de disparition forcée, de racisme, d’exclusion. Les dix-huit artistes de cette exposition pilotée par Ex Teresa Arte Actual, un centre de diffusion et documentation situé à Mexico, ne jouent pas dans le sensationnalisme. Le propos d’ensemble, sorte d’appel à la résistance collective, fait résonner « les processus de dénonciation et de résilience autour de réalités qui nous dépassent et nous affligent sans cesse ».

« Une des idées de départ, commente Melisa Lio, une des quatre têtes derrière l’expo, était de montrer qu’à partir d’une réalité individuelle résonne un contexte plus large, davantage social [qu’intime]. À partir du corps de l’artiste, de sa prise de conscience, il y a expansion. »

« Chaque œuvre parle d’un cas spécifique. De là, la chronique : un exemple d’une chose plus vaste, un petit grain qui évoque l’intégralité d’un contexte », résume sa collègue Maribel Escobar.

Ex Teresa Arte Actual, qui occupe depuis les années 1990 un ancien couvent du XVIIe siècle de Mexico, a le politique qui coule dans ses veines. Les pratiques de la performance, de l’art sonore ou de l’art in situ lui ont donné ce caractère anticonformiste, voire contestataire, qui se ressent dans ce qui est présenté à Montréal.

Jointes par vidéoconférence, les deux commissaires le reconnaissent : « Ex Teresa », autrefois un partenairerégulier du Lieu, centre d’art de Québec, a toujours exploité « le riche contexte historique » de ses environs. À contre-courant, critique de la tradition catholique, en faveur de la déconstruction narrative, donnant son appui aux voix alternatives… De ses entrailles sont apparus des artistes aujourd’hui de grande renommée, tels que Teresa Margolles, que le Musée d’art contemporain de Montréal a célébrée en 2017.

« Nous sommes situés derrière le Palacio Nacional [siège du gouvernement]. Oui, je crois que la critique sociale a toujours été présente, dit Maribel Escobar. De nombreuses performances ont eu lieu dans cet épicentre qu’est le Zocalo, connu pour ses rassemblements politiques. Les œuvres s’y mêlent, dialoguent avec les manifestations et avec la vie politique du pays. »

Parmi les sujets de l’exposition figurent le cas des 43 étudiants disparus en 2014 dans l’État de Guerrero et le haut taux d’homicides perpétrés dans l’espace public. Si les commissaires ne se sont pas limitées à la réalité mexicaine, c’est qu’Ex Teresa a souvent résonné hors des frontières.

Faire tomber les discours dominants

 

La vidéo qui ouvre le parcours, El gran retorno (2019), de Regina José Galindo, a été tournée dans le quartier historique de Ciudad de Guatemala, similaire à celui de Mexico. Dans cette œuvre, dont le titre évoque un retour, littéralement, un recul, voire un revirement, une bande militaire marche à reculons. La métaphore est éloquente : le monde (du pouvoir) régresse et entraîne avec lui les collectivités.

À l’instar de ce premier arrêt, les autres mettent en présence des corps qui performent, souvent dans la rue, et impliquent, sinon le regard de spectateurs, leurs paroles, leurs mains et leurs jambes… De toute évidence, chacune des captations vidéo invite à passer à l’action, au-delà des écrans.

Les postes de visionnement consistent parfois en de petits moniteurs, parfois en de grands écrans, ce qui donne du souffle et de la variété à l’expérience de visite. Le programme rassemble 18 vidéos de durée variable (3 minutes pour les plus courtes, 13 minutes pour les plus longues), regroupées par sous-thèmes.

La nature controversée des monuments et du patrimoine est notamment la cible de trois artistes. Dans l’audacieux Au revoir Joseph Gallieni (2021), Iván Argote fabule le retrait d’une statue controversée érigée à Paris — Gallieni a été un artisan de la colonisation de l’Afrique. C’est si réaliste qu’on se demande comment ce spectaculaire événement n’a pas eu un effet boule de neige.

« Une caméra ne fait pas que documenter, indique Maribel Escobar. La fiction permet, comme chez Iván Argote, de remettre en question la documentation. »

Au sujet de la disparité des genres, un très drôle vidéoclip s’attaque au machisme de l’histoire de l’art. Le collectif INVASORIX s’y approprie de célèbres portraits de groupe, en remplaçant chaque homme par une femme grossièrement déguisée.

Le ton est plus sombre, et sobre, ailleurs. Sur le thème de l’oralité, sorte de critique de l’histoire officielle, Joaquín Segura propose une œuvre à trois écrans qui explore, au Nicaragua, un village fantôme, symbole de l’échec marxiste. Le fil narratif, volontairement complexe (ou peu audible), parle néanmoins de la fierté d’être sandiniste.

Dans la petite salle, le programme est plus dur, bien qu’il s’agisse d’un processus de guérison, comme la performance qu’a tenue à Toronto Roberto de la Torre. Dans A cielo abierto… (2014-2016) — encore un titre équivoque —, l’artiste mexicain mime la recherche des 43 étudiants disparus. Dans #nonosvamosacallar25N(2020, « Nous ne nous tairons pas »), Christine Brault réunit, par écrans interposés, une multitude de femmes qui exigent plus de justice pour les femmes. De son salon, Lorena Orozco pointe, sur une grande carte de Mexico, les endroits où ont eu lieu des cas de violence de genre passés sous le radar.  Sa vidéo Encontrado cuerpo de mujer (« Corps de femme retrouvé »), comme deux autres œuvres voisines, montre ce terrible paradoxe : une chose singulière et intime comme la mort devient un fait collectif et public, presque banal.

Sur le radar | «Post-invisibles», déjà?

Au milieu des années 1980, le collectif féministe Guerilla Girls est apparu en ridiculisant le peu d’ouverture que le milieu avait à l’égard des femmes. Les slogans frappaient fort, tout comme la tête de gorille sous laquelle ces artistes activistes se camouflaient. Près de quarante ans plus tard, l’événement montréalais Post-invisibles veut faire un état des lieux sur la place des femmes dans les arts visuels. L’ère de l’invisibilité et de l’iniquité est-elle vraiment chose du passé ?

Six expositions, des conférences et des lancements de livres font partie d’une programmation qui se déroule jusqu’à la fin du mois de mars. À noter que cinq des six expositions se tiennent dans des lieux alternatifs : Projet Casa, Hangar 7826, Cache Studio, Espace 230 et, à Kamouraska, Champagne et Paradis. Un seul endroit familier, le centre d’artistes Circa, fait partie du lot. La galerie Art mûr, quant à elle, accueille une discussion intergénérationnelle entre les artistes Karine Payette et Holly King.

 

Chroniques : résonances 

SBC, galerie d’art contemporain, en ​collaboration avec Ex Teresa Arte Actual, 373, rue Sainte-Catherine Ouest, jusqu’au 2 avril



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