«Unpacking/oeuvres choisies»: dévoiler l’art de R. Holland Murray

L’expo déploie plus de trois décennies de production de l’artiste de Détroit, installé à Montréal au tournant des années 1970.
Guy L’Heureux L’expo déploie plus de trois décennies de production de l’artiste de Détroit, installé à Montréal au tournant des années 1970.

Dans une exposition d’envergure, la Fondation Guido Molinari dévoile la pratique reconnue, mais à la fois ignorée, de l’artiste R. Holland Murray. L’organisme de la rue Sainte-Catherine déploie plus de trois décennies de production de cet artiste africain-américain de Détroit venu s’installer à Montréal au tournant des années 1970, et mort en 2017.

Sa dernière présentation en solo remonte à il y a 10 ans, à la galerie FOFA de Concordia, sous l’égide de l’artiste-commissaire David Elliott.

C’est lui, encore aujourd’hui, qui se fait le promoteur éclairé du travail de son ami et collègue, avec qui il a partagé l’enseignement des arts à Concordia. Murray y a prodigué ses connaissances à partir de 1975, évoluant donc aussi aux côtés de Guido Molinari ; trois de ses œuvres se trouvent d’ailleurs dans la collection laissée par le maître des Plasticiens.

Si la Fondation prise souvent le dialogue entre la production de Molinari et celle d’autres artistes, ici tout le plancher revient à Murray, d’ailleurs plus sculpteur que peintre. De son vrai nom Robert Murray, il a signé ses œuvres « R. Holland Murray » afin de se distinguer d’un artiste canadien du même nom, raconte David Elliott dans l’opuscule de l’exposition.

Tensions raciales

 

Le geste n’est pas anodin. Il témoigne de la volonté de se distinguer et d’affirmer une identité bien à soi dans un contexte où le fait d’être noir pouvait également nuire. C’est l’un des aspects soulignés par le commissaire avec le mot « unpacking » du titre, en référence au mouvement Black Lives Matter qui a ouvert les yeux sur nombre de violences et d’exclusions.

Ajoutons que l’artiste, sans se dire ouvertement politique, revendiquait une identité noire. Plusieurs de ses œuvres intègrent des références culturelles afro-américaines ou abordent des réalités vécues par les personnes noires.

En tant qu’artiste, il est d’ailleurs né en 1969 dans une exposition de groupe qui est passée à l’histoire : 7 Black Artists à la Detroit Artists Market, dans la ville qui fut secouée par des émeutes en 1967.

Avec les tensions raciales en toile de fond, Murray fait ses études aux États-Unis, où il a plusieurs fois exposé, au début des années 1970 et au-delà. Peu le savent. Celui qui a opté pour Montréal a bien sûr été aussi actif sur les scènes québécoise et canadienne, mais davantage, il est vrai, dans un circuit anglophone.

L’époque actuelle est toujours en rattrapage en matière d’une plus juste représentativité des minorités culturelles dans les lieux de diffusion. Tout comme en 1999, lors d’un important solo à l’ancien centre des arts Saidye Bronfman, l’expo de Murray est présentée dans le contexte du Mois de l’histoire des Noirs, un cadre semble-t-il toujours nécessaire.

L’art de Murray saisit par la force de ses compositions, dans la matière brute ou finement travaillée, qui organisent des signes dans l’espace, évoquant tantôt l’abstraction de leurs formes, tantôt un répertoire d’artefacts aux fonctions insolites.

Comme pour résoudre en un clin d’œil la méconnaissance autour de sa pratique, l’exposition s’ouvre avec, en plus d’un portrait en photo de l’artiste, un échantillon de son corpus : sculptures effilées en bois, peinture abstraite géométrique et masque en bois donnent le ton. Et ce ton se confirmeensuite au rez-de-chaussée, qui présente les œuvres plus récentes, et à l’étage, avec les plus anciennes, exploitant judicieusement le caractère de chacune des salles.

L’intérieur décati du coffre-fort sert de cadre à Depot Dog (1990), un assemblage expressif au propos direct. « Black Men Are Being Killed at a Greater Rate Than Most Endangered Species », donne-t-il à lire avec des moyens plastiques d’esprit dadaïste, une veine contestataire repérée dans les œuvres de cette époque et celles des années 1980, comme le montrent plusieurs exemples à l’étage.

Au sol ou érigées à la verticale, les sculptures de bois peint comportent des figures animales ou d’inspiration anthropomorphique éprouvant les limites entre le construit et le trouvé. Le public est pris à partie, placé devant l’énigme d’un coffre fermé ou d’un œilleton ouvrant sur une scène miniature à la consonance absurde.

L’humour compte parmi les approches doucement subversives adoptées par l’artiste, par exemple dans Mockery Mask (1984). Le masque en bois, orné de rastas bien réels, nous tire la langue, se moquant peut-être de notre propension à l’exotisme qui nous pousse à y voir un artefact authentiquement africain.

Séries fascinantes

 

Au rez-de-chaussée, les pièces s’épurent et se déclinent en séries fascinantes. Il y a Parallax (1992-1995), qui se présente comme des bâtons de cérémonie ou des outils hybrides ouvragés dans le bois (chêne, acajou, caryer, frêne, cerisier) avec précaution. Leur élégance formelle atténue leur côté agressant, ambiguïté accentuée dans Nexus (1996-2001), la dernière série de l’artiste. Elles sont telles des lances effilées, brandies dans toutes les directions, fragiles et menaçantes. Ces œuvres incarnent une sémantique de la résistance à même une maîtrise poussée de la sculpture sur bois.

En sourdine, ce propos à la teneur politique traverse la production de Murray, qui a aussi fait du dessin à l’huile sur papier et des gravures. Du reste, grâce à la complicité de la veuve de l’artiste, Jan Hadlaw, qui fut impliquée dans tout le processus, l’exposition comprend des fragments d’atelier pouvant également éclairer la compréhension de cette pratique injustement restée dans la marge du récit dominant de l’art contemporain au Québec.

R. Holland Murray : unpacking/oeuvres choisies

À la Fondation Guido Molinari, 3290, rue Sainte-Catherine Est, Montréal, jusqu’au 3 avril

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